IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Les Passions égarées, ou le roman du temps. Tragicomédie. Par le Sr de Richemont Banchereau, Avocat en Parlement.

Richemont-Banchereau

Éditeur scientifique : Charrié, Noëmie

Description

Auteur du paratexteRichemont-Banchereau

Auteur de la pièceRichemont-Banchereau

Titre de la pièceLes Passions égarées, ou le roman du temps. Tragicomédie. Par le Sr de Richemont Banchereau, Avocat en Parlement.

Titre du paratexteAvertissement au lecteur

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragi-comédie

Date1632

LangueFrançais

ÉditionParis, C. Collet, 1632, in-8°.

Éditeur scientifiqueCharrié, Noëmie

Nombre de pages3

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5458862p/f2

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Richemont-Passionsegarees-Preface.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Richemont-Passionsegarees-Preface.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Richemont-Passionsegarees-Preface.odt

Mise à jour2015-06-08

Mots-clés

Mots-clés français

GenreTragi-comédie

DramaturgieRefus des règles du « théâtre français »

RéceptionHonnête homme / sots ; refus de la représentation

FinalitéÉdifiante

Mots-clés italiens

GenereTragicommedia

DrammaturgiaRifiuto delle regole del « teatro francese »

RicezioneUomini di grazia / stolti ; rrifiuto della rappresentazione

FinalitàEdificante

Mots-clés espagnols

GéneroTragicomedia

DramaturgiaRechazo de las reglas del « théâtre français »

RecepciónDiscreto / necio ; rechazo de la representación

FinalidadEdificante

Présentation

Présentation en français

Sous couvert d’une négligence parfaitement étudiée, Richemont-Banchereau anticipe, pare et retourne les critiques que pourraient recevoir Les Passions égarées, seconde et dernière pièce du jurisconsulte à la carrière dramatique des plus succinctes. Se soustrayant tout d’abord à l’évaluation critique, en déniant l’implication d’un travail, d’un effort qui engagerait la valeur de son ouvrage tout autant que celle de son « moi », l’auteur redouble sa stratégie de défense d’une charge bien plus offensive. Simultanément adressées aux poètes « mercenaires » et aux censeurs potentiels, ses invectives marquent un rejet notable de la composition et, surtout, de la réception scénique, nécessairement aléatoire et hétérogène. De la sorte, il peut justifier la co-présence de deux intrigues concurrentes, qui entretiennent un rapport spéculaire et thématique entre elles, mais dont l’imbrication demeure immotivée sur le plan dramaturgique. Comme le souligne Lancaster1, si la séparation de ces deux intrigues n’est pas sans prêter à confusion, elle correspond stricto sensu à la déclaration de l’auteur de ne vouloir suivre aucune règle, à commencer par celle de l’unification des actions. Bâtissant une œuvre hors cadre, très éloignée de la production théâtrale de son temps, Richemont-Banchereau ne s’accorde guère plus avec les préceptes des « irréguliers ». De fait, alors que des dramaturges comme Hardy, Ogier ou Mareschal réclament un assouplissement des règles au nom du plaisir de l’assemblée spectatrice, l’auteur des Passions égarées rejette ces dernières au nom de l’édification de l’honnête homme. Or, dans la mesure où les mérites de sa pièce procèdent selon lui de la seule inventio, il peut d’autant mieux récuser les critiques portant sur la qualité des vers, c’est-à-dire l’elocutio, et opposer au respect des règles le recours (salutaire) au registre épidictique. Ainsi, chez cet auteur, si le blâme et l’éloge ne connaissent pas d’étendue, la vocation édifiante de l’écriture ne doit pas plus reconnaître les « lois du théâtre français ».

Texte

AVERTISSEMENT AU LECTEUR

[NP1] Lecteur, ce n’est pas ceci l’effort que j’avais promis à ton esprit : je n’ai point osé en faire de peur de déplaire à mon humeur, qui préfère naturellement le divertissement à la peine ; et n’ai pas encore résolu de te faire paraître ce que je puis que dans un troisième ouvrage de pièces un peu choisies2, sur lequel seulement j’établirai le renom qu’on donne aux belles choses quand elles ont l’honneur d’être bonnes. Cette pièce a des défauts3 que je connais4, mais on les a trouvés aussi beaux que [ceux] que la gloire a reçus de ses propres favoris. Il est facile à voir dans ma composition que ma main ne veut travailler que dans le repos de mon esprit. Je jette volontiers ce premier feu assez prodiguement5, afin que de ses cendres (s’il en souffre) puisse renaître une essence si pure que rien de grossier ne la choque. Je ne conçois pas ces matières de renommée, pour en espérer en être flatté, mais bien loué tout à fait. C’est pourquoi quand je voudrais mériter de vrais éloges, mon ambition en donnera de véritables sujets. Au reste, ne t’arrête pas tant aux règles de la tragi-comédie en lisant celle-ci, ni aux lois du théâtre français6 : telle contrainte, qui n’est que bienséante aux mercenaires7, me siérait assez mal, à cause que je la hais. [NP2] Pour moi, si je me voulais captiver jusques au point de me plaire par mes écrits, je les éloignerais des profanations de ces hôtels publics8, où les sots sont aussi bien reçus à censurer que les bons esprits, et ne voudrais les consacrer qu’aux autels saints et augustes de la renommée. Il faut approuver un juge pacifique et grave et non pas violent et badin, comme sont mille petits esprits estropiés et certaines têtes de girouettes, dont l’ignorance est trop grossière pour admirer et l’envie trop aveugle pour louer, et qui, n’aimant que les choses basses qui leur semblent9, haïssent conséquemment leurs contraires. Un honnête homme se rit de ces esprits malades comme d’une farce, et se soucie de leur médisance comme un généreux lion de l’aboi des chiens. À la vérité, je confesse que ceux qui se mêleront de censurer mes vers (qui ne méritent point de gloire, ni de récompense, puisque je n’y ai point mis de mon travail10) ne laisseront pas pourtant de se faire tort, en choquant l’opinion de ceux qui applaudissent à mon dessein par l’exposition de leur propre gloire ; seul motif qui m’a porté à te donner ces Passions, que je nommerai toujours égarées, jusques à ce que ce siècle infortuné dans sa propre splendeur donne aux bonnes choses un meilleur refuge. Ce n’est pas que je n’aime par raison tout ce que je ne dois pas aimer par inclination, et que je veille à la recherche de ceux que le grand éclat éblouit au lieu de les éclairer, mais simplement d’ôter de moi ce qui était superflu pour n’y laisser que la pureté des belles choses, et l’essence des bonnes. Mon dessein n’a donc été que d’approuver le mérite dans sa source, et de blâmer l’imperfection en quelque endroit qu’elle soit, sans que j’ose avoir peur [NP3] d’être vertueux quand l’occasion s’en présente. Que si tu lis de bons et de mauvais vers, tu y verras du moins un combat du bien et du mal11, me souciant fort peu à qui de toi ou de moi en appartienne la victoire. Je me suis voulu donner la satisfaction d’exhaler en des paroles tous les sentiments qu’auront ici les esprits fantasques, estimant en cas de liberté et de vérité que ce n’est pas un si grand mal de les dire que de les penser : personne ne s’en peut mécontenter qu’en confessant ses défauts ou applaudissant à ses propres vertus, quoi qu’il arrive, et s’il y a des intéressés, pourquoi sont-ils vicieux ? Que ne deviennent-ils honnêtes gens s’ils veulent être estimés tels ? La louange des imparfaits est un vice, et le silence auprès des vertus une ingratitude. Ces deux causes seulement ont produit tous les beaux effets, et m’ont dérobé les règles du théâtre pour dilater à mon aise ce qui m’a plu, car je suis d’une humeur qui estime devoir autant à moi-même qu’à personne12. Et puis il eût été de mauvaise grâce de me contraindre dans la liberté que j’ai prise de feindre un roman13, dans lequel j’ai fait nécessairement tomber assez de diversités pour toucher toutes sortes d’humeurs, et leur apprendre naïvement14 les sentiments un peu justes qu’un homme de bien peut avoir du temps où nous sommes. Car toute timidité cessante, la nature ne nous a pas fait[s] semblables au crocodile qu’on dit avoir des yeux pour pleurer, et point de langue pour se plaindre. J’ai voulu flatter la beauté, faire agir l’amour, former les mœurs, louer les vertus, blâmer les vices, émouvoir la guerre, établir la paix, faire plaindre l’infortuné, et soulager la peine, affliger la malice, consoler l’affliction, venger l’injustice, et bénir les vrais pères du peuple15.