IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Esther

Racine, Jean

Éditeur scientifique : Forestier, Georges et Garnier, Sylvain

Description

Auteur du paratexteRacine, Jean

Auteur de la pièceRacine, Jean

Titre de la pièceEsther

Titre du paratextePréface

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie

Date1689

LangueFrançais

ÉditionParis : Denys Thierry, 1689, in-4°

Éditeur scientifiqueForestier, Georges et Garnier, Sylvain

Nombre de pages7

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86108188/f15.image

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/RacineEstherPreface.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/RacineEstherPreface.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/RacineEstherPreface.odt

Mise à jour2016-04-12

Mots-clés

Mots-clés français

GenrePoème

SourcesBible ; Hérodote ; profane/sacré

DramaturgieChœurs liés à l’action

LieuUnité non strictement observée

Personnage(s)Travestissement

ComédiensJeunes filles

ScenographieMusique

ReprésentationPublique/Privée ; scolaire

RéceptionSuccès mondain

FinalitéInstruction scolaire

ExpressionDéclamation/Chant

Mots-clés italiens

GenerePoema

FontiBibbia ; Erodote ; profano / sacro

DrammaturgiaCori legati all’azione

LuogoUnità non rigorosamente rispettata

Personaggio(i)Travestimento

AttoriFanciulle

ScenografiaMusica

RappresentazionePubblica / privata ; scolastica

RicezioneSuccesso mondano

FinalitàIstruzione scolastica

EspressioneDeclamazione / canto

Mots-clés espagnols

GéneroPoema

FuentesBiblia ; Herodoto ; profano/sagrado

DramaturgiaCoros vinculados a la acción

LugarUnidad no respetada estrictamente

Personaje(s)Disfraz (de hombre)

Actor(es)Muchachas

EscenografiaMúsica

RepresentaciónPública/Privada ; escolar

RecepciónÉxito mundano

FinalidadInstrucción escolar

ExpresiónDeclamación/Canto

Présentation

Présentation en français

La préface rédigée par Racine lors de la publication d’Esther en 1689 s’inscrit dans un contexte tout à fait original pour le dramaturge. En effet, Racine avait définitivement abandonné le théâtre en 1677 après la création de Phèdre : devenu historiographe du roi, converti à une vie pieuse et menant une existence de courtisan, ce n’est qu’à la demande de Madame de Maintenon qu’il a consenti à composer une nouvelle pièce pour les jeunes filles de Saint-Cyr. Il s’agissait donc d’une commande scolaire, conçue pour des représentations privées et qui n’aurait a priori jamais dû sortir du cadre de cette institution. Mais ce qui ne devait être qu’un petit spectacle didactique et moral pour jeunes filles devint, par la faveur du roi et le talent de Racine, un phénomène de cour, offrant à cette pièce une publicité dont le dramaturge se serait probablement bien passé. D’où le ton très particulier de cette préface dans laquelle le plus grand dramaturge de son temps présente une petite pièce scolaire plus de dix ans après avoir abandonné la scène professionnelle : Racine devait en effet justifier ses choix dramaturgiques en professionnel de l’écriture théâtrale tout en insistant sur le cadre amateur de cette entreprise dramatique.

Ainsi, après avoir rappelé les principes de l’instruction donnée aux jeunes filles de Saint-Cyr, Racine raconte comment il a été impliqué dans ce projet d’écriture dramatique en soulignant le cahier des charges très précis auquel il était soumis : composer un petit poème dramatique pieu, moral et didactique qui mêle la déclamation et le chant. Puis, il expose diverses considérations sur sa pièce sans ordre bien établi : il explique le choix de son sujet – l’histoire d’Esther – par le caractère moral de cette histoire ainsi que par la facilité de son adaptation dramatique ; il affirme avoir cherché à mêler le chant à l’action sur le modèle des chœurs de la tragédie grecque ; il rend compte de l’écart entre la publicité de ces représentations et le caractère privé du projet initial ; il défend le fait d’avoir utilisé Hérodote comme source historique en plus du texte biblique, tout en niant avoir mêlé le profane avec le sacré ; il excuse le fait d’avoir respecté de manière un petit peu plus lâche que dans ses pièces professionnelles l’unité de lieu ; il indique que les rôles masculins étaient joués par des jeunes filles ; et, enfin, il rend hommage au compositeur de la musique de la pièce tout en justifiant la longueur parfois jugée excessive du dernier chœur de la pièce.

Texte

Préface

{NP 1} La célèbre maison de Saint-Cyr ayant été principalement établie pour élever dans la piété un fort grand nombre de jeunes demoiselles rassemblées de tous les endroits du royaume1, on n’y a rien oublié de tout ce qui pouvait contribuer à les rendre capables de servir Dieu dans les différents états où il lui plaira de les appeler. Mais en leur montrant les choses essentielles et nécessaires, on ne néglige pas de leur apprendre celles qui peuvent servir à leur polir l’esprit, et à leur former le jugement. On a imaginé pour cela plusieurs moyens, qui sans les détourner de leur travail et de leurs exercices ordinaires, les instruisent en les divertissant. On leur met, pour ainsi dire, à profit leurs heures de récréation. On leur fait faire entre elles sur leurs principaux de{NP 2}voirs des conversations ingénieuses, qu’on leur a composées exprès, ou qu’elles-mêmes composent sur-le-champ. On les fait parler sur les histoires qu’on leur a lues, ou sur les importantes vérités qu’on leur a enseignées. On leur fait réciter par cœur et déclamer les plus beaux endroits des meilleurs poètes. Et cela leur sert surtout à les défaire de quantité de mauvaises prononciations, qu’elles pourraient avoir apportées de leurs provinces. On a soin aussi de faire apprendre à chanter à celles qui ont de la voix, et on ne leur laisse pas perdre un talent qui les peut amuser innocemment, et qu’elles peuvent employer un jour à chanter les louanges de Dieu2.

Mais la plupart des plus excellents vers de notre langue ayant été composés sur des matières fort profanes, et nos plus beaux airs étant sur des paroles extrêmement molles et efféminées, capables de faire des impressions dangereuses sur de jeunes esprits, les personnes illustres qui ont bien voulu prendre la principale direction de cette maison ont souhaité qu’il y eût quelque ouvrage qui, sans avoir tous ces défauts, pût produire une partie de ces bons effets3. Elles {NP 3} me firent l’honneur de me communiquer leur dessein, et même de me demander si je ne pourrais pas faire sur quelque sujet de piété et de morale une espèce de poème, où le chant fût mêlé avec le récit ; le tout lié par une action qui rendît la chose plus vive et moins capable d’ennuyer.

Je leur proposai le sujet d’Esther, qui les frappa d’abord4, cette histoire leur paraissant pleine de grandes leçons d’amour de Dieu, et de détachement du monde au milieu du monde même. Et je crus de mon côté que je trouverais assez de facilité à traiter ce sujet ; d’autant plus qu’il me sembla que, sans altérer aucune des circonstances tant soit peu considérables de l’écriture sainte, ce qui serait à mon avis une espèce de sacrilège5, je pourrais remplir toute mon action avec les seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi dire, a préparées6.

J’entrepris donc la chose, et je m’aperçus qu’en travaillant sur le plan qu’on m’avait donné, j’exécutais en quelque sorte un dessein qui m’avait souvent passé dans l’esprit, qui était de lier, comme dans les anciennes tragédies grecques, le chœur et le chant avec l’action, et d’employer à chanter les louanges du vrai {NP 4} Dieu cette partie du chœur que les païens employaient à chanter les louanges de leurs fausses divinités7.

À dire vrai, je ne pensais guère que la chose dût être aussi publique qu’elle l’a été8. Mais les grandes vérités de l’Écriture, et la manière sublime dont elles y sont énoncées, pour peu qu’on les présente, même imparfaitement, aux yeux des hommes, sont si propres à les frapper ; et d’ailleurs9 ces jeunes demoiselles ont déclamé et chanté cet ouvrage avec tant de grâce, tant de modestie, et tant de piété, qu’il n’a pas été possible qu’il demeurât renfermé dans le secret de leur maison. De sorte qu’un divertissement d’enfants est devenu le sujet de l’empressement de toute la cour ; le roi lui-même, qui en avait été touché, n’ayant pu refuser à tout ce qu’il y a de plus grands seigneurs de les y mener, et ayant eu la satisfaction de voir, par le plaisir qu’ils y ont pris, qu’on se peut aussi bien divertir aux choses de piété qu’à tous les spectacles profanes10.

Au reste, quoique j’aie évité soigneusement de mêler le profane avec le sacré, j’ai cru néanmoins que je pouvais emprunter deux ou trois traits d’Hérodote, pour mieux peindre Assuérus. Car {NP 5} j’ai suivi le sentiment de plusieurs savants interprètes de l’Écriture, qui tiennent que ce roi est le même que le fameux Darius fils d’Hystaspe, dont parle cet historien11. En effet ils en rapportent quantité de preuves, dont quelques-unes me paraissent des démonstrations. Mais je n’ai pas jugé à propos de croire ce même Hérodote sur sa parole, lorsqu’il dit que les Perses n’élevaient ni temples, ni autels, ni statues à leurs dieux, et qu’ils ne se servaient point de libations dans leurs sacrifices12. Son témoignage est expressément détruit par l’Écriture, aussi bien que par Xénophon beaucoup mieux instruit que lui des mœurs et des affaires de la Perse, et enfin par Quinte-Curce13.

On peut dire que l’unité de lieu est observée dans cette pièce, en ce que toute l’action se passe dans le palais d’Assuérus. Cependant comme on voulait rendre ce divertissement plus agréable à des enfants, en jetant quelque variété dans les décorations, cela a été cause que je n’ai pas gardé cette unité, avec la même rigueur que j’ai fait autrefois dans mes tragédies14.

Je crois qu’il est bon d’avertir ici que, bien qu’il y ait dans Esther des personna{NP 6}ges d’hommes, ces personnages n’ont pas laissé d’être représentés par des filles avec toute la bienséance de leur sexe15. La chose leur a été d’autant plus aisée, qu’anciennement les habits des Persans et des Juifs étaient de longues robes qui tombaient jusqu’à terre.

Je ne puis me résoudre à finir cette préface sans rendre à celui qui a fait la musique16 la justice qui lui est due, et sans confesser franchement que ses chants ont fait un des plus grands agréments de la pièce. Tous les connaisseurs demeurent d’accord que depuis longtemps on n’a point entendu d’airs plus touchants, ni plus convenables aux paroles. Quelques personnes ont trouvé la musique du dernier chœur un peu longue, quoique très belle. Mais qu’aurait-on dit de ces jeunes Israélites qui avaient tant fait de vœux à Dieu pour être délivrées de l’horrible péril où elles étaient, si ce péril étant passé, elles lui en avaient rendu de médiocres actions de grâces ? Elles auraient directement péché contre la louable coutume de leur nation, où l’on ne recevait de Dieu aucun bienfait signalé, qu’on ne l’en remerciât sur-le-champ par de fort longs cantiques : témoins ceux de Marie{NP 7} sœur de Moïse, de Déborah, et de Judith17, et tant d’autres dont l’Écriture est pleine. On dit même que les Juifs encore aujourd’hui célèbrent par de grandes actions de grâces le jour où leurs ancêtres furent délivrés par Esther de la cruauté d’Aman18.