IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Athalie

Racine, Jean

Éditeur scientifique : Forestier, Georges et Garnier, Sylvain

Description

Auteur du paratexteRacine, Jean

Auteur de la pièceRacine, Jean

Titre de la pièceAthalie

Titre du paratextePréface

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie

Date1691

LangueFrançais

ÉditionParis : Denys Thierry, 1691, in-4°

Éditeur scientifiqueForestier, Georges et Garnier, Sylvain

Nombre de pages8

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70415j/f4.image

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/RacineAthaliePreface.xml

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Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/RacineAthaliePreface.odt

Mise à jour2016-04-12

Mots-clés

Mots-clés français

SourcesBible ; Interprètes de l’écriture sainte

DramaturgieContinuité d’action ; Chœurs liés à l’action

Personnage(s)Chœur ; Coryphée ; Enfant ; Prophète

DédicataireComparaison entre Joas et le Duc de Bourgogne

Mots-clés italiens

FontiBibbia ; interpreti della sacra scrittura

DrammaturgiaContinuità dell’azione ; cori legati all’azione

Personaggio(i)Coro ; corifeo ; bambino, profeta

Dedicatario e PersonaggioParagone tra Joas e il duca di Borgogna

Mots-clés espagnols

FuentesBiblia ; Intérpretes de la escritura sagrada

DramaturgiaContinuidad de la acción ; Coros relacionados con la acción

Personaje(s)Coro ; Corifeo ; Niño ; Profeta

Dedicatario y personajeComparación entre Joas y el Duque de Borgoña

Présentation

Présentation en français

Bien que conçue pour répondre à une commande similaire à celle d’Esther – il s’agissait de composer un poème dramatique pieu qui mêle la déclamation et le chant dans le but d’instruire en divertissant les demoiselles de Saint-Cyr – Athalie, parue en 1691, connut le destin inverse de cette première pièce morale. En effet, Racine n’avait écrit avec Esther qu’une petite pièce en trois actes, ne respectant pas l’idée de la tragédie, car ce poème n’était pas destiné à être représenté en public ; mais la pièce devint un véritable phénomène de cour, donnant à cette œuvre une publicité que Racine n’aurait pas souhaitée. En composant Athalie, au contraire, Racine pensait sans doute écrire une pièce appelée à être représentée en public, comme l’avait été la précédente, d’où le fait qu’il ait cette fois composé une véritable tragédie en cinq actes ; mais, finalement, les représentations publiques furent suspendue à Saint-Cyr du fait de troubles sentimentaux – impliquant certaines jeunes filles de l’institution et des seigneurs de la cour – qui avaient accompagné la reprise d’Esther en 1690. Aussi, pour l’unique fois de sa carrière dramatique, Racine devait-il rédiger une préface qui présente le texte d’une pièce qui n’avait pas véritablement donné lieu à un spectacle, que l’on pouvait lire mais que personne n’avait vue ; d’où, sans doute, l’aspect plus érudit que polémique de cette préface.

Ainsi, après avoir rappelé le cadre historique de l’action de la pièce tel qu’il se présente dans la Bible – celui des royaumes de Juda et d’Israël, du temple de Jérusalem et des prêtres et des lévites qui y officiaient –, Racine expose le sujet de sa tragédie et retrace le fil des événements politiques qui précèdent l’action de la pièce. Le dramaturge se défend ensuite d’avoir outrepassé les règles de la vraisemblance en ayant fait s’exprimer un enfant avec esprit et il justifie certains de ses choix historiques en se fondant sur les commentaires érudits d’interprètes de l’écriture sainte. Racine affirme ensuite avoir cherché à rapprocher le chœur de jeunes filles de sa pièce du chœur de la tragédie grecque par la création d’un personnage équivalent au coryphée antique et, surtout, par le fait d’avoir substitué les chœurs aux entractes tout en les liant à l’action de sorte de la représentation soit parfaitement continue. Enfin, l’auteur justifie le fait d’avoir mis en scène un personnage de prophète inspiré, alors même que la Bible n’indique pas que ledit personnage ait possédé un tel don.

Texte

Préface

{NP 1} Tout le monde sait que le royaume de Juda était composé des deux tribus de Juda et de Benjamin, et que les dix autres tribus qui se révoltèrent contre Roboam composaient le royaume d’Israël1. Comme les rois de Juda étaient de la maison de David, et qu’ils avaient dans leur partage la ville et le temple de Jérusalem, tout ce qu’il y avait de prêtres et de lévites se retirèrent auprès d’eux, et leur demeurèrent toujours attachés. Car depuis que le temple de Salomon fut bâti, il n’était plus permis de sacrifier ailleurs, et tous ces autres autels qu’on élevait à Dieu sur des montagnes, appelés par cette raison dans l’Écriture les hauts lieux, ne lui étaient point agréables. Ainsi le culte légitime ne subsistait plus que dans Juda. Les dix tribus, excepté un très petit nombre de personnes, étaient ou idolâtres ou schismatiques.

Au reste ces prêtres et ces lévites faisaient eux-{NP 2}mêmes une tribu fort nombreuse2. Ils furent partagés en diverses classes pour servir tour à tour dans le temple, d’un jour de sabbat à l’autre. Les prêtres étaient de la famille d’Aaron, et il n’y avait que ceux de cette famille, lesquels pussent exercer la sacrificature. Les lévites leur étaient subordonnés, et avaient soin entre autres choses du chant, de la préparation des victimes, et de la garde du temple. Ce nom de lévite ne laisse pas d’être donné quelquefois indifféremment à tous ceux de la tribu. Ceux qui étaient en semaine avaient, ainsi que le grand prêtre, leur logement dans les portiques ou galeries dont le temple était environné, et qui faisaient partie du temple même. Tout l’édifice s’appelait en général le lieu saint. Mais on appelait plus particulièrement de ce nom cette partie du temple intérieur où étaient le chandelier d’or, l’autel des parfums, et les tables des pains de proposition3. Et cette partie était encore distinguée du saint des saints, où était l’arche, et où le grand prêtre seul avait droit d’entrer une fois l’année4. C’était une tradition assez constante que la montagne sur laquelle le temple fut bâti, était la même montagne, où Abraham avait autrefois offert en sacrifice son fils Isaac5.

J’ai cru devoir expliquer ici ces particularités, afin que ceux à qui l’histoire de l’Ancien Testament ne sera pas assez présente n’en soient point arrêtés en lisant cette tragédie. Elle a pour sujet, {NP 3} Joas reconnu et mis sur le Trône ; et j’aurais dû dans les règles l’intituler Joas6. Mais la plupart du monde n’en ayant entendu parler que sous le nom d’Athalie, je n’ai pas jugé à propos de la leur présenter sous un autre titre, puisque d’ailleurs7 Athalie y joue un personnage si considérable, et que c’est sa mort qui termine la pièce. Voici une partie des principaux événements qui devancèrent cette grande action.

Joram, roi de Juda, fils de Josaphat, et le septième roi de la race de David, épousa Athalie fille d’Achab et de Jézabel, qui régnaient en Israël, fameux l’un et l’autre, mais principalement Jézabel, par leurs sanglantes persécutions contre les prophètes. Athalie, non moins impie que sa mère, entraîna bientôt le roi son mari dans l’idolâtrie, et fit même construire dans Jérusalem un temple à Baal8, qui était le dieu du pays de Tyr et de Sidon, où Jézabel avait pris naissance. Joram, après avoir vu périr par les mains des Arabes et des Philistins tous les princes ses enfants à la réserve d’Ochosias, mourut lui-même misérablement d’une longue maladie qui lui consuma les entrailles. Sa mort funeste n’empêcha pas Ochosias d’imiter son impiété et celle d’Athalie sa mère. Mais ce prince, après avoir régné seulement un an, étant allé rendre visite au roi d’Israël frère d’Athalie, fut enveloppé dans la ruine de la maison d’Achab, et tué par l’ordre de Jéhu, que Dieu {NP 4} avait fait sacrer par ses prophètes, pour régner sur Israël, et pour être le ministre de ses vengeances. Jéhu extermina toute la postérité d’Achab, et fit jeter par les fenêtres Jézabel, qui, selon la prédiction d’Elie, fut mangée des chiens dans la vigne de ce même Naboth qu’elle avait fait mourir autrefois pour s’emparer de son héritage. Athalie ayant appris à Jérusalem tous ces massacres, entreprit de son côté d’éteindre entièrement la race royale de David, en faisant mourir tous les enfants d’Ochosias ses petits-fils9. Mais heureusement Josabeth sœur d’Ochosias, et fille de Joram, mais d’une autre mère qu’Athalie10, étant arrivée lorsqu’on égorgeait les princes ses neveux, elle trouva moyen de dérober du milieu des morts le petit Joas encore à la mamelle, et le confia avec sa nourrice au grand prêtre son mari qui les cacha tous deux dans le temple, où l’enfant fut élevé secrètement jusqu’au jour qu’il fut proclamé roi de Juda. L’Histoire des Rois dit que ce fut la septième année d’après11. Mais le texte grec des Paralipomènes que Sévère Sulpice12 a suivi dit que ce fut la huitième13. C’est ce qui m’a autorisé à donner à ce prince neuf à dix ans, pour le mettre déjà en état de répondre aux questions qu’on lui fait.

Je crois ne lui avoir rien fait dire qui soit au-dessus de la portée d’un enfant de cet âge, qui a de l’esprit et de la mémoire14. Mais quand j’aurais été un peu au-delà, il faut considérer que c’est ici un enfant {NP 5} tout extraordinaire, élevé dans le temple par un grand prêtre qui, le regardant comme l’unique espérance de sa nation, l’avait instruit de bonne heure dans tous les devoirs de la religion et de la royauté. Il n’en était pas de même des enfants des Juifs que de la plupart des nôtres. On leur apprenait les saintes lettres non seulement dès qu’ils avaient atteint l’usage de la raison, mais pour me servir de l’expression de S. Paul, dès la mamelle15. Chaque Juif était obligé d’écrire une fois en sa vie de sa propre main le volume de la Loi tout entier. Les rois étaient même obligés de l’écrire deux fois16, et il leur était enjoint de l’avoir continuellement devant les yeux. Je puis dire ici que la France voit en la personne d’un prince de huit ans et demi, qui fait aujourd’hui ses plus chères délices, un exemple illustre de ce que peut dans un enfant un heureux naturel aidé d’une excellente éducation17 : et que si j’avais donné au petit Joas la même vivacité et le même discernement qui brillent dans les reparties de ce jeune prince, on m’aurait accusé avec raison d’avoir péché contre les règles de la vraisemblance18.

L’âge de Zacharie fils du grand prêtre n’étant point marqué, on peut lui supposer si l’on veut deux ou trois ans de plus qu’à Joas.

J’ai suivi l’explication de plusieurs commentateurs fort habiles19, qui prouvent par le texte même de l’é{NP 6}criture, que tous ces soldats à qui Joïada, ou Joad, comme il est appelé dans Josèphe20, fit prendre les armes consacrées à Dieu par David, étaient autant de prêtres et de lévites, aussi bien que les cinq centeniers21 qui les commandaient22. En effet, disent ces interprètes23, tout devait être saint dans une si sainte action, et aucun profane n’y devait être employé. Il s’y agissait non seulement de conserver le sceptre dans la maison de David, mais encore de conserver à ce grand roi cette suite de descendants dont devait naître le Messie. Car ce Messie tant de fois promis comme fils d’Abraham, devait être aussi fils de David et de tous les rois de Juda24. De là vient que* l’illustre et savant prélat, de qui j’ai emprunté ces paroles, appelle Joas le précieux reste de la maison de David25. Josèphe en parle dans les mêmes termes. Et l’Écriture dit expressément, que Dieu n’extermina pas toute la famille de Joram, voulant conserver à David la lampe qu’il lui avait promise26. Or cette lampe, qu’était-ce autre chose que la lumière qui devait être un jour révélée aux nations ?

L’Histoire ne spécifie point le jour où Joas fut proclamé. Quelques interprètes veulent que ce fût un jour de fête. J’ai choisi celle de la Pentecôte, qui était l’une des trois grandes fêtes des Juifs27. On y célébrait la mémoire de la publication de la Loi sur le mont de Sinaï, et on y offrait aussi à Dieu les premiers pains de la nouvelle moisson ; ce qui faisait qu’on la {NP 7} nommait encore la Fête des Prémices. J’ai songé que ces circonstances me fourniraient quelque variété pour les chants du chœur.

Ce chœur est composé de jeunes filles de la tribu de Lévi, et je mets à leur tête une fille, que je donne pour sœur à Zacharie. C’est elle qui introduit le chœur chez sa mère : elle chante avec lui, porte la parole pour lui, et fait enfin les fonctions de ce personnage des anciens chœurs qu’on appelait le coryphée28. J’ai aussi essayé d’imiter des Anciens cette continuité d’action, qui fait que leur théâtre ne demeure jamais vide ; les intervalles des actes n’étant marqués que par des hymnes et par des moralités du chœur, qui ont rapport à ce qui se passe29.

On me trouvera peut-être un peu hardi d’avoir osé mettre sur la scène un prophète inspiré de Dieu, et qui prédit l’avenir30. Mais j’ai eu la précaution de ne mettre dans sa bouche que des expressions tirées des prophètes mêmes. Quoique l’Écriture ne dise pas en termes exprès que Joïada ait eu l’esprit de prophétie, comme elle le dit de son fils31, elle le représente comme un homme tout plein de l’esprit de Dieu. Et d’ailleurs ne paraît-il pas par l’Évangile qu’il a pu prophétiser en qualité de souverain pontife ?32 Je suppose donc qu’il voit en esprit le funeste changement de Joas qui, après trente ans d’un règne fort pieux, s’abandonna aux mauvais conseils des flatteurs, et se souilla du meurtre de Zacharie, fils et successeur de ce grand {NP 8} prêtre33. Ce meurtre commis dans le temple fut une des principales causes de la colère de Dieu contre les Juifs, et de tous les malheurs qui leur arrivèrent dans la suite. On prétend même que depuis ce jour-là les réponses de Dieu cessèrent entièrement dans le sanctuaire. C’est ce qui m’a donné lieu de faire prédire de suite à Joad et la destruction du temple et la ruine de Jérusalem. Mais comme les prophètes joignent d’ordinaire les consolations aux menaces, et que d’ailleurs il s’agit de mettre sur le trône un des ancêtres du Messie, j’ai pris occasion de faire entrevoir la venue de ce Consolateur, après lequel tous les anciens Justes soupiraient. Cette scène, qui est une espèce d’épisode34, amène très naturellement la musique, par la coutume qu’avaient plusieurs prophètes d’entrer dans leurs saints transports au son des instruments. Témoin cette troupe de prophètes, qui vinrent au-devant de Saül avec des harpes et des lyres, qu’on portait devant eux35, et témoin Élisée lui-même, qui étant consulté sur l’avenir par le roi de Juda et par le roi d’Israël, dit comme fait ici Joad, Adducite mihi psaltem36. Ajoutez à cela que cette prophétie sert beaucoup à augmenter le trouble dans la pièce, par la consternation et par les différents mouvements où elle jette le chœur et les principaux acteurs37.

* M. de Meaux38.