IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Bérénice

Racine, Jean

Éditeur scientifique : Forestier, Georges et Fournial, Céline

Description

Auteur du paratexteRacine, Jean

Auteur de la pièceRacine, Jean

Titre de la pièceBérénice

Titre du paratextePréface

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie

Date1671

LangueFrançais

ÉditionParis, Claude Barbin, 1671, in-12

Éditeur scientifiqueForestier, Georges et Fournial, Céline

Nombre de pages7

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70159b

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Racine-Berenice-Preface.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Racine-Berenice-Preface.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Racine-Berenice-Preface.odt

Mise à jour2014-10-15

Mots-clés

Mots-clés français

GenreTragédie

SourcesSuétone ; Virgile

SujetSimple ; dramatique ; touchant

DramaturgieVraisemblance

TempsUnité

ActionUnité ; action simple

Personnage(s)Bérénice ; Didon ; Énée ; Titus

RéceptionSuccès ; larmes

FinalitéPlaire ; toucher ; émouvoir

ExpressionÉlégance

AutreAjax, Philoctète et Oedipe roi de Sophocle ; Térence ; Plaute ; Ménandre ; Aristote ; Horace

Mots-clés italiens

GenereTragédie

FontiSuetonio ; Virgilio

ArgomentoSemplice ; drammatica ; emozionante

DrammaturgiaVerosimiglianza

TempoUnità

AzioneUnità ; azione semplice

Personaggio(i)Berenice ; Didone ; Enea ; Tito

RicezioneSuccesso ; lagrime

FinalitàDilettare ; emozionare ; commuovere

EspressioneEleganza

AltriAjace, Filottete e Edipo re di Sofocle ; Terenzio ; Plauto ; Menandro ; Aristotele ; Orazio

Mots-clés espagnols

GéneroTragedia

FuentesSuetonio ; Virgilio

TemaSencillo ; dramático ; conmovedor

DramaturgiaVerosimilitud

TiempoUnidad

AcciónUnidad ; acción simple

Personaje(s)Berenice ; Dido ; Eneas ; Tito

RecepciónÉxito ; lágrimas

FinalidadAgradar ; conmover ; emocionar

ExpresiónElegancia

OtrasÁyax, Filoctetes y Edipo Rey de Sófocles ; Terencio ; Plauto ; Menandro ; Aristóteles ; Horacio

Présentation

Présentation en français

Un an après Britannicus, qui connut un très grand succès malgré les critiques que la pièce suscita parmi les lettrés, Racine s’aventure à nouveau sur le terrain de prédilection de Corneille, la tragédie romaine. Cette fois, la guerre des théâtres conduit Racine et son illustre aîné à composer simultanément une pièce sur la séparation de Bérénice et de Titus1. Mais alors que le succès de la pièce de Corneille s’essouffle peu à peu, le public ne se lasse pas de revoir la tragédie de Racine.

Quelques semaines après la création de Bérénice, le mondain abbé de Villars fait publier une satire virulente et ironique, La Critique de Bérénice, qui attaque point par point la tragédie de Racine, lui reprochant notamment de ne pas respecter les règles du théâtre. La stratégie subtile du dramaturge consiste alors à répondre à l’abbé en feignant de ne pas le faire. Loin de répliquer directement aux attaques du polémiste, Racine expose dans sa préface les caractéristiques majeures de sa pièce et n’évoque qu’en fin de texte, avec un mépris altier et sans même en nommer l’auteur, un « libelle » auquel il ne daigne pas répondre. Il ouvre sa préface par une citation latine tirée de Suétone, sa source historique, avant de lui adjoindre une source poétique, le chant IV de l’Énéide. S’il insiste sur les potentialités dramatiques de son sujet et propose une nouvelle définition de la tragédie et des émotions tragiques, dans laquelle le sang et les morts cèdent le pas à la représentation de passions violentes, c’est avant tout pour répondre aux attaques de Villars qui dénie le nom de tragédie à Bérénice, allant jusqu’à affirmer que la pièce « n’est qu’un tissu galant de madrigaux et d’élégies ». Les mêmes raisons conduisent Racine à se lancer dans un plaidoyer pour l’action simple, érigée en idéal tragique. Il rappelle enfin le succès de sa pièce et les larmes de son public, véritables garants de la réussite au théâtre, dont « la principale règle est de plaire et de toucher », et exhorte les plus critiques à se fier à leur plaisir. Les prétendus défauts et irrégularités pointés par l’abbé de Villars sont affirmés comme des principes esthétiques et poétiques reposant sur une dramaturgie régulière conforme à la pratique des anciens. Voilà qui discrédite, sans l’attaquer de front, une critique qui a dès lors pour seul fondement l’ignorance de son auteur.

Texte

Préface

[NP1] Titus Reginam Berenicen, cui etiam nuptias pollicitus ferebatur, statim ab Urbe dimisit invitus invitam2.

C’est-à-dire que « Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui, et malgré elle, dès les premiers jours de son Empire »3. Cette action est très fameuse dans l’Histoire ; et je l’ai trouvée très propre pour le théâtre, par la violence des passions qu’elle y pouvait exciter. En effet, nous n’avons rien de plus touchant dans tous [NP2] les poètes que la séparation d’Énée et de Didon dans Virgile. Et qui doute que ce qui a pu fournir assez de matière pour tout un chant d’un poème héroïque, où l’action dure plusieurs jours et où la narration occupe beaucoup de place, ne puisse suffire pour le sujet d’une tragédie ?4 Il est vrai que je n’ai point poussé Bérénice jusqu’à se tuer comme Didon, parce que Bérénice n’ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que Didon avait avec Énée, elle n’est pas obligée comme elle de renoncer à la vie. À cela près, le dernier adieu qu’elle dit à Titus et l’effort qu’elle se fait pour s’en séparer n’est pas le moins tragique de la pièce5, et j’ose dire qu’il renouvelle assez bien dans le cœur des spectateurs l’émotion que le reste y avait pu exciter6. Ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie ; il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie7.

Je crus que je pourrais rencontrer toutes ces parties dans mon sujet. Mais ce qui m’en [NP3] plut davantage, c’est que je le trouvai extrêmement simple. Il y avait longtemps que je voulais essayer si je pourrais faire une tragédie avec cette simplicité d’action qui a été si fort du goût des anciens. Car c’est un des premiers préceptes qu’ils nous ont laissés. « Que ce que vous ferez, dit Horace, soit toujours simple, et ne soit qu’un. »8 Ils ont admiré l’Ajax de Sophocle, qui n’est autre chose qu’Ajax qui se tue de regret pour n’avoir pas obtenu les armes d’Achille. Ils ont admiré le Philoctète, dont tout le sujet est Ulysse, qui vient pour surprendre9 les flèches d’Hercule. L’Œdipe10 même, quoique tout plein de reconnaissances11, est moins chargé de matière que la plus simple tragédie de nos jours. Nous voyons enfin que les partisans de Térence, qui l’élèvent avec raison au-dessus de tous les poètes comiques, pour l’élégance de sa diction12 et pour la vraisemblance de ses mœurs, ne laissent pas de confesser que Plaute a un grand avantage sur lui, par la simplicité qui est dans la plupart des sujets de Plaute. Et c’est sans doute cette simplicité merveilleuse qui a attiré à ce dernier toutes les louanges que les Anciens lui ont données. [NP4] Combien Ménandre était-il encore plus simple, puisque Térence est obligé de prendre deux comédies de ce poète pour en faire une des siennes ?13

Et il ne faut point croire que cette règle ne soit fondée que sur la fantaisie de ceux qui l’ont faite. Il n’y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie. Et quelle vraisemblance y a-t-il qu’il arrive en un jour une multitude de choses qui pourraient à peine arriver en plusieurs semaines ? Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d’invention. Ils ne songent pas qu’au contraire toute l’invention consiste à faire quelque chose de rien14, et que tout ce grand nombre d’incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient pas dans leur génie assez d’abondance ni assez de force, pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs, par une action simple, soutenue de la violence des passions15, de la beauté des sentiments et de l’élégance de l’expression16. Je suis bien éloigné de croire que toutes ces choses se rencontrent dans mon ouvrage. Mais aussi je ne puis croire que le public me sache mauvais gré de lui avoir donné une [NP5] tragédie qui a été honorée de tant de larmes, et dont la trentième représentation a été aussi suivie que la première17.

Ce n’est pas que quelques personnes ne m’aient reproché cette même simplicité que j’avais recherchée avec tant de soin. Ils ont cru qu’une tragédie qui était si peu chargée d’intrigues ne pouvait être selon les règles du théâtre. Je m’informai s’ils se plaignaient qu’elle les eût ennuyés. On me dit qu’ils avouaient tous qu’elle n’ennuyait point, qu’elle les touchait même en plusieurs endroits et qu’ils la verraient encore avec plaisir. Que veulent-ils davantage ? Je les conjure d’avoir assez bonne opinion d’eux-mêmes pour ne pas croire qu’une pièce qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument contre les règles. La principale règle est de plaire et de toucher18. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première. Mais toutes ces règles sont d’un long détail, dont je ne leur conseille pas de s’embarrasser. Ils ont des occupations plus importantes. Qu’ils se reposent sur nous de la fatigue d’éclaircir les difficultés de la Poétique d’Aristote. Qu’ils se réservent [NP6] le plaisir de pleurer et d’être attendris et qu’ils me permettent de leur dire ce qu’un musicien disait à Philippe roi de Macédoine, qui prétendait qu’une chanson n’était pas selon les règles : « À Dieu ne plaise, seigneur, que vous soyez jamais si malheureux que de savoir ces choses-là mieux que moi »19.

Voilà tout ce que j’ai à dire à ces personnes, à qui je ferai toujours gloire de plaire. Car pour le libelle que l’on a fait contre moi, je crois que les lecteurs me dispenseront volontiers d’y répondre. Et que répondrais-je à un homme qui ne pense rien et qui ne sait pas même construire ce qu’il pense. Il parle de protase, comme s’il entendait ce mot, et veut que cette première des quatre parties de la tragédie soit toujours très proche de la dernière, qui est la catastrophe20. Il se plaint que la trop grande connaissance des règles l’empêche de se divertir à la comédie21. Certainement si l’on en juge par sa dissertation, il n’y eut jamais de plainte plus mal fondée. Il paraît bien qu’il n’a jamais lu Sophocle, qu’il loue très injustement d’une grande multiplicité d’incidents22, et qu’il n’a même jamais rien lu de la [NP7] Poétique, que dans quelques préfaces de tragédies. Mais je lui pardonne de ne pas savoir les règles du théâtre, puisque heureusement pour le public il ne s’applique pas à ce genre d’écrire. Ce que je ne lui pardonne pas, c’est de savoir si peu les règles de la bonne plaisanterie, lui qui ne veut pas dire un mot sans plaisanter. Croit-il réjouir beaucoup les honnêtes gens par ces Hélas de poche, ces Mesdemoiselles mes Règles23, et quantité d’autres basses affectations qu’il trouvera condamnées dans tous les bons auteurs, s’il se mêle jamais de lire ?

Toutes ces critiques sont le partage de quatre ou cinq petits auteurs infortunés, qui n’ont jamais pu par eux-mêmes exciter la curiosité du public. Ils attendent toujours l’occasion de quelque ouvrage qui réussisse pour l’attaquer. Non point par jalousie. Car sur quel fondement seraient-ils jaloux ? Mais dans l’espérance qu’on se donnera la peine de leur répondre et qu’on les tirera de l’obscurité où leurs propres ouvrages les aurai[en]t laissés toute leur vie.