IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Alexandre le Grand

Racine, Jean

Éditeur scientifique : Forestier, Georges et Garnier, Sylvain

Description

Auteur du paratexteRacine, Jean

Auteur de la pièceRacine, Jean

Titre de la pièceAlexandre le Grand

Titre du paratextePréface

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie

Date1675

LangueFrançais

ÉditionŒuvres de Racine, tome premier, Paris : Claude Barbin, 1675, in-12°. (Numérisation en cours)

Éditeur scientifiqueForestier, Georges et Garnier, Sylvain

Nombre de pages3

Adresse source

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Racine-Alexandre-Preface1675.xml

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Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Racine-Alexandre-Preface1675.odt

Mise à jour2014-01-14

Mots-clés

Mots-clés français

SourcesJustin ; Quinte-Curce

SujetFidèle à l’Histoire

Personnage(s)Personnage principal ; intérêt pour les personnages malheureux ; passion amoureuse chez les conquérants

AutreSénèque

Mots-clés italiens

FontiGiustino ; Quinto-Curzio

ArgomentoFedele alla storia

Personaggio(i)Personaggio principale ; interesse per i personaggi infelici ; passione amorosa nei conquistadori

AltriSeneca

Mots-clés espagnols

FuentesJustino ; Quinto-Curcio

TemaFiel a la historia

Personaje(s)Personaje principal ; interés por los personajes infelices ; pasión amorosa en los conquistadores

OtrasSéneca

Présentation

Présentation en français

Rédigée dix ans après la création d’Alexandre le Grand, cette préface, parue dans l’édition des Œuvres de Racine en 1675, se caractérise par l’abandon de la posture polémique que l’auteur avait adoptée dans la première préface de sa pièce, alors qu’il était sous le feu des critiques. Le dramaturge n’a désormais plus à faire ses preuves : sa légitimité d’auteur de grandes tragédies est bien établie, et il cherche seulement à montrer que cette pièce prend naturellement place dans l’ensemble de son œuvre dramatique. Racine recentre ainsi son argumentation sur la démonstration du caractère historique de sa tragédie, et il semble laisser de côté les différentes polémiques sur la construction de l’intrigue ou la place de l’esthétique romanesque.

Cependant, si le ton se veut dépourvu de toute agressivité, Racine ne cède rien sur le fond, et la disposition même de son texte constitue une forme de réponse implicite aux critiques dont la pièce avait fait l’objet. Ainsi, le dramaturge commence par affirmer le caractère éminemment historique de sa tragédie en renvoyant à ses sources ; puis il expose l’action principale de sa pièce tout en argumentant pour montrer la prééminence du personnage d’Alexandre sur celui de Porus ; enfin, il cherche à prouver l’historicité de l’épisode amoureux qu’il a introduit. Une telle présentation, qui faisait procéder l’intrigue de l’Histoire et qui subordonnait l’épisode amoureux à l’action principale, permettait à Racine de se démarquer de la tragédie galante – telle que la pratiquait Quinault – pour s’inscrire dans la plus haute conception de la tragédie.

Il convient de noter que, dès le deuxième tirage de l’édition de ses Œuvres, en 1676, Racine fait subir une importante modification à cette préface, en supprimant certains passages. Mais ces corrections vont toutes dans le sens général de ce texte : le dramaturge ôte les passages qui permettraient d’identifier les altérations, même légères, qu’il a pu faire subir à ses sources historiques.

Texte

Préface

{69} Il n’y a guère de tragédie, où l’Histoire soit plus fidèlement suivie que dans celle-ci1. Le sujet en est tiré de plusieurs auteurs2, mais surtout du huitième livre de Quinte-Curce3. C’est là qu’on peut voir tout ce qu’Alexandre fit lorsqu’il entra dans les Indes, les ambassades qu’il envoya aux rois de ce pays-là, les différentes réceptions qu’ils firent à ses envoyés, l’alliance que Taxile fit avec lui, la fierté avec laquelle Porus refusa les conditions qu’on lui présentait, l’inimitié qui était entre Porus et Taxile, la mort de Taxile que Porus tua de sa main dans le combat4, et enfin la victoire qu’Alexandre remporta sur Porus, la réponse généreuse que ce brave Indien fit au vainqueur qui lui demandait comment il voulait qu’on le traitât5, et la générosité avec laquelle Alexandre lui rendit tous ses États, et y en ajouta beaucoup d’autres.

{70} Cette action d’Alexandre a passé pour une des plus belles que ce prince ait faites en sa vie ; et le danger que Porus lui fit courir dans la bataille lui parut le plus grand où il se fût jamais trouvé. Il le confessa lui-même, en disant qu’il avait trouvé enfin un péril digne de son courage6. Et ce fut en cette même occasion qu’il s’écria : « Ô Athéniens, combien de travaux j’endure pour me faire louer de vous7 ! » J’ai tâché de représenter en Porus un ennemi digne d’Alexandre. Et je puis dire que son caractère a plu extrêmement sur notre théâtre ; jusque-là8, que des personnes m’ont reproché que je faisais ce prince plus grand qu’Alexandre9. Mais ces personnes ne considèrent pas que dans la bataille et dans la victoire, Alexandre est en effet10 plus grand que Porus, qu’il n’y a pas un vers dans la tragédie qui ne soit à la louange d’Alexandre, que les invectives même de Porus et d’Axiane sont autant d’éloges de la valeur de ce conquérant. Porus a peut-être quelque chose qui intéresse davantage, parce qu’il est dans le malheur11. Car, comme dit Sénèque : « Nous sommes de telle nature, qu’il n’y a rien au monde qui se fasse tant admirer qu’un homme qui sait être malheureux avec courage. Ita affecti sumus, ut nihil aeque magnam a{71}pud nos admirationem occupet quam homo fortiter miser12 ».

Les amours d’Alexandre et de Cléophile ne sont pas de mon invention13. Justin en parle, aussi bien que Quinte-Curce. Ces deux historiens rapportent qu’une reine dans les Indes, nommée Cléophile, se rendit à ce prince avec la ville où il la tenait assiégée, et qu’il la rétablit dans son royaume en considération de sa beauté14. Elle en eut un fils, et elle l’appela Alexandre. Voici les paroles de Justin : Regna Cleofidis reginae petit, quae cum se dedisset ei, regnum ab Alexandro recepit, illecebris consecuta quod virtute non potuerat, filiumque ab eo genitum Alexandrum nominavit, qui postea regno Indorum potitus est15. Il paraît par la suite de ce passage que les Indiens regardaient cette Cléophile comme les Romains depuis regardèrent Cléopâtre16. Aussi y a-t-il quelque conformité entre les aventures de ces deux reines ; et Cléophile en usa envers Alexandre à peu près comme Cléopâtre en a usé depuis envers César. L’une eut un fils, qu’elle appelait Alexandre ; et l’autre eut un fils, qu’elle appelait Césarion. On pouvait ajouter cette ressemblance au parallèle que l’on a fait de ces deux conquérants17, d’autant plus qu’ils se ressemblent beaucoup dans la manière dont ils ont été amoureux. Cette passion ne les a jamais tourmentés plus que de raison. Et quand Cléophile aurait été sœur de Taxile, comme elle l’est dans ma tragédie, je suis persuadé que l’amour qu’Alexandre avait pour elle ne l’aurait pas empêché de rétablir Porus en présence de cette princesse18.