IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

La Dame invisible

Hauteroche, Noël Le Breton Sieur de        .

Éditeur scientifique : Pavesio, Monica

Description

Auteur du paratexteHauteroche, Noël Le Breton Sieur de        .

Auteur de la pièceHauteroche, Noël Le Breton de (et Corneille, Thomas ?)

Titre de la pièceLa Dame invisible

Titre du paratextePréface

Genre du textePréface

Genre de la pièceComédie

Date1685

LangueFrançais

ÉditionParis, Sur les Quai des Augustins, à la descente du Pont Neuf, à l’Image de Saint Louis, 1685, in-12°

Éditeur scientifiquePavesio, Monica

Nombre de pages8

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6263758w

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Hauteroche-DameInvisible-Preface.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Hauteroche-DameInvisible-Preface.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Hauteroche-DameInvisible-Preface.odt

Mise à jour2014-01-21

Mots-clés

Mots-clés français

GenreComédie d’intrigue / comédie satirique

SourcesAntoine Le Métel d’Ouville, L’Esprit follet ; Calderón de la Barca, La dama duende et El escondido y la tapada

SujetReprise d’un sujet

Personnage(s).

RéceptionSuccès / critiques

Relations professionnellesCritique de Molière et de ses disciples

AutrePièce de commande

Mots-clés italiens

GenereCommedia d’intrigo / commedia satirica

FontiAntoine Le Métel d’Ouville, L’Esprit follet ; Calderón de la Barca, La dama duende e El escondido y la tapada

ArgomentoRipresa di un soggetto

RicezioneSuccesso ; critiche

Rapporti professionaliCritica nei confronti di Molière e dei suoi discepoli

AltriOpera scritta su commissione

Mots-clés espagnols

GéneroComedia de enredo / comedia satírica

FuentesAntoine Le Métel d’Ouville, L’Esprit follet ; Calderón de la Barca, La dama duende y El escondido y la tapada

TemaTema nuevamente utilizado

RecepciónÉxito / críticas

Relaciones profesionalesCrítica de Molière y de sus discípulos

OtrasObra de encargo

Présentation

Présentation en français

L’Esprit follet, ou la Dame invisible parut en 1684, sous le nom de Noël Le Breton de Hauteroche, acteur et poète dramatique, puis avec le titre de La Dame invisible en 1685. La préface se trouve seulement dans la deuxième édition. Thomas Corneille passait au XVIIIe siècle pour le véritable auteur de la pièce1, mais Lancaster2 soutient qu’il s’agit d’une méprise et rappelle que Donneau de Visé attribue La Dame invisible au seul Hauteroche. La comédie est une adaptation, refaite à la demande d’« une grande princesse », de La dama duende de Calderón, que d’Ouville avait déjà adaptée dans L’Esprit follet, presque quarante ans plus tôt. Dans sa préface, Hauteroche répond aux critiques qui l’accusent d’avoir imité d’une manière servile la comédie de d’Ouville et de n’avoir pas été capable de mettre de la satire dans sa pièce. Il justifie longuement son entreprise et défend son adaptation, plus conforme aux règles et au bon goût, recommandant de retoucher et de moderniser les sujets des pièces de la première moitié du XVIIe siècle. Il énonce ensuite le but de la comédie, instruire en divertissant, et s’arrête sur la question centrale de la satire, en opposant la comédie d’intrigue à la comédie telle que l’écrivent les disciples de Molière.

Texte

Préface

[NP1] Quantité de personnes ont estimé cette comédie3, et quelques autres l’ont censurée. Les censeurs ont cru lui avoir donné de furieuses atteintes, en disant que cette pièce avait été faite il y a quarante-cinq ans par Monsieur d’Ouville, sous le nom de L’Esprit follet4, que d’ailleurs elle n’était pas assez remplie de ces traits de satire qui font, disent-ils, la beauté et l’excellence des pièces de théâtre5. Ce sont les raisons que ces Messieurs ont alléguées, pour tâcher à détruire cette comédie ; mais il me semble qu’il est fort aisé d’y répondre, et de leur faire connaître que leur censure est peu redoutable. Ce n’est pas une chose extraordinaire de voir [NP2] un même sujet traité par différents auteurs : on en trouve des exemples chez les Anciens ; mais, sans en aller chercher si loin, nous en voyons tous les jours sur nos théâtres. Les Sosies, ou les Amphitryon6 ; les Mithridate7, les Comte d’Essex8, et plusieurs autres, sont des preuves évidentes de ce que j’ose avancer. Pour moi je crois qu’on doit savoir bon gré à un auteur qui refait un sujet traité par un autre, dans un temps où la plus grande partie de ceux qui composaient les tragédies et les comédies ne se mettaient guère en peine de suivre ni d’étudier les règles de l’Art. Nous avons un grand nombre de pièces faites depuis soixante ans, qui ne sont plus représentées par la raison qu’elles n’ont presque en rien ni justesse, ni bon goût ; et pourquoi trouver mauvais qu’on retouche quelques-uns de ces sujets mal digérés, pour n’en pas laisser périr les beautés ? En ces occasions il faut seulement considérer celui qui a le mieux [NP3] réussi, et ne pas regarder si la pièce a été faite ou non. Je puis dire sans trop de prévention que lorsqu’on prendra la peine de lire L’Esprit follet et La Dame invisible, on verra que la dernière est sans doute bien au dessus de la première, et pour peu qu’on ait de pénétration, on y connaîtra une conduite plus judicieuse, des vers mieux tournés, des sentiments plus raisonnables, des incidents mieux préparés, et enfin une délicatesse et un art de théâtre9 qui ne se trouvent point dans l’autre.

À l’égard de la seconde raison que ces Messieurs ont avancée touchant la satire, qui selon eux ne règne pas assez dans cette pièce, ils devraient savoir que ces discours satiriques et piquants qui se rencontrent dans quelques comédies sont souvent hors-d’œuvre10, et que l’auteur, manquant de matière ou ne pénétrant pas assez les beautés de son sujet, tombe ordinairement dans ces sortes de fautes. Les gé[NP4]nies peu fertiles en inventions ne manquent jamais de battre du pays11 et d’avoir recours aux lieux communs pour fournir les cinq actes des pièces qu’ils se proposent de faire. La satire, les sentences et les maximes générales leur sont d’un merveilleux secours ; mais ils découvrent par ce moyen la stérilité de leur imagination, leur insuffisance à mêler ou démêler une intrigue, et leur peu d’adresse à préparer des incidents pour mener un sujet à sa fin. Je ne prétends pas, en blâmant les manières d’agir de ces génies, de bannir de la comédie les maximes, les sentences, ni la satire ; au contraire, je soutiens qu’elles y sont nécessaires ; mais il faut ne s’en servir que fort à propos, et avec modération, afin que les auditeurs n’en soient point fatigués.

La comédie qui doit, suivant les maîtres de l’Art, instruire en divertissant12, ne doit point être chargée de ces traits de satire qui s’attachent à [NP5] déchirer la réputation des gens. Elle doit reprendre les vices sans aigreur et donner des enseignements agréables et utiles pour régler les inclinations dépravées13. Elle doit aussi nous représenter naïvement les différents caractères des hommes et des femmes, les intrigues du monde, et les divers moyens dont il se sert pour arriver à ses fins. C’est de ces caractères, de ces intrigues et de ces moyens, que nous tirons des instructions et des raisonnements pour corriger les erreurs et les extravagances où nous tombons pendant le cours de la vie. La morale y doit aussi tenir sa place ; mais elle doit être sage dans ses préceptes, et quoiqu’elle doive travailler à nous inspirer de l’horreur pour le vice, et à nous faire estimer la vertu, elle doit être encore modeste dans ses expressions, et ne pas s’attacher à désigner ouvertement la conduite de quelque particulier14. La vieille comédie prenait cette liberté ; mais les Athéniens la répri[NP6]mèrent par une loi qui défendait de reprendre les méchants en public15. Ils voulaient qu’on prît le soin de les redresser en secret, afin de ne les points décrier, et que leur réputation en fût moins altérée. Ces grands hommes, quoique d’une religion contraire à la nôtre, marquaient par là beaucoup d’humanité et faisaient voir qu’ils ressentaient en eux-mêmes les chagrins et les déplaisirs que peut causer une satire outrageante. Y a-t-il rien de plus offensant que celle qui se fait publiquement, et qui s’acharne à ridiculiser les actions du particulier ? On peut sur le théâtre faire une peinture de toutes les conditions, et même en railler tous les dérèglements, mais sans particulariser les personnes, autrement c’est agir contre la justice et la raison. Ce n’est pas à mon sens une chose difficile de satiriser le prochain et de trouver le ridicule de ses défauts. Je tiens qu’un médiocre génie en peut venir à bout : c’est une [NP7] matière si féconde qu’elle fournit aisément de paroles et de pensées à celui qui l’entreprend. Nous avons presque tous un penchant à la médisance, et à l’aide d’un peu de vivacité nous grossissons ou diminuons avec malignité les objets pour qui nous prenons de l’aversion. Il est vrai qu’il y a des esprits qui savent donner un air et un tour agréables à leurs satires, dont les autres ne sont point capables ; mais je ne saurais me persuader que cela parte d’une imagination fort étendue. Je ne fais remarquer toutes ces choses en passant que pour montrer qu’il faut bien plus d’esprit pour conduire un ouvrage de théâtre à sa perfection, que pour critiquer les mœurs et les actions des hommes16. Je pense avoir suffisamment répondu aux objections de ces Messieurs les critiques, et qu’il est temps de finir cette préface ; mais avant il est bon qu’on sache que je n’aurais jamais songé à refaire l’Esprit follet, si ce n’avait été pour plai[NP8]re à une grande princesse17 qui, un jour, parlant en général des comédies, témoigna n’être pas satisfaite de Monsieur d’Ouville sur ce sujet ; elle ajouta qu’elle aurait bien voulu voir en notre langue cette pièce mieux tournée. Cette illustre princesse me fit mettre entre les mains l’original espagnol, et je crus que c’était m’ordonner tacitement d’y travailler. Le fameux Calderón en est l’inventeur, et j’ai fait mes efforts pour ne rien diminuer des grâces de son ouvrage. La Dama duende18 est le titre de cette comédie, que j’ai suivie autant qu’il m’a été possible. Je me suis servi de quelques scènes d’une autre intitulée El escondido y la tapada19, que j’ai trouvées fort propres à mon dessein. Adieu.