IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Le Théâtre d’Alexandre Hardy, Parisien. Tome cinquième.

Hardy, Alexandre

Éditeur scientifique : Cavaillé, Fabien

Description

Auteur du paratexteHardy, Alexandre

Auteur de la pièceHardy, Alexandre

Titre de la pièceLe Théâtre d’Alexandre Hardy, Parisien. Tome cinquième.

Titre du paratexteAu lecteur

Genre du textePréface

Genre de la pièceRecueil de tragédies, tragi-comédies, pastorales

Date1628

LangueFrançais

ÉditionParis, François Targa, 1628, in-8°.

Éditeur scientifiqueCavaillé, Fabien

Nombre de pages5

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71159k.r=Alexandre+Hardy.langFR

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Hardy-TomeV-Preface.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Hardy-TomeV-Preface.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Hardy-TomeV-Preface.odt

Mise à jour2012-12-04

Mots-clés

Mots-clés français

GenreGenre tragique

SujetFable (refus de la)

DramaturgieOrdre

Personnage(s)Bienséance du discours

FinalitéMoralité

ExpressionStyle tragique ; dialogue et personnages

Relations professionnellesRapports professionnels entre poètes

Mots-clés italiens

GenereGenere tragico

ArgomentoRifiuto della favola

DrammaturgiaOrdine

Personaggio(i)Decoro del discorso

FinalitàMoralità

EspressioneStile tragico ; Dialogo e personnagi

Rapporti professionaliRapporti professionali tra poeti

Mots-clés espagnols

GéneroGénero trágico

TemaRechazo de las fábulas

DramaturgiaOrden

Personaje(s)Decoro en la forma de hablar

FinalidadEdificación moral

ExpresiónEstilo trágico, diálogo y personajes

Relaciones profesionalesRelaciones profesionales entre poetas

Présentation

Présentation en français

Le dernier Avis au lecteur de la série du Théâtre d’Alexandre Hardy, Parisien est le plus développé, le plus théorique et le plus polémique de tous. Poétique « ronsardienne1 », il se démarque pourtant des paratextes précédents en envisageant l’intégralité de l’art poétique (de l’invention à l’action) de manière succincte : Hardy précise des arguments déjà mentionnés mais il en invoque d’autres pour définir son art, notamment la composition ordonnée, la caractéristique du dialogue, l’importance des sentences. Il convoque enfin de nouvelles autorités : à côté de Ronsard, d’Homère et de Virgile, Michel-Ange fait son apparition.

Ces modifications s’expliquent par le contexte théâtral en 1628 : alors que dans les liminaires précédents, Alexandre Hardy s’attaque à des poètes de cour se réclamant de Malherbe, l’arrivée d’une nouvelle génération de poètes de théâtre ébranle son empire. Alexandre Hardy ne règne plus en maître sur la scène française et se voit probablement sommé de justifier ses pièces non plus seulement sur le plan de l’élocution mais aussi sur des points nouveaux (le dialogue, la fable, etc.). En 1628, on est passé de la querelle contre les « rimailleurs » à un débat qui touche plus spécifiquement le milieu théâtral. Hardy semble mal s’adapter au déplacement des lignes de front et confond ses nouveaux concurrents avec les premiers : si l’Avis au lecteur fait apparaître quelques nouvelles idées pour la poétique de Hardy, l’emprise de la polémique, l’autorité tutélaire de Ronsard, la crispation sur le style tragique n’ont guère changé depuis 1623.

L’Avis au lecteur suit l’ordre suivant : une présentation du débat où Hardy se représente, tel Phocion, seul contre tous ; une mise en cause des poètes de cour, puis des nouveaux poètes de théâtre, accusés de ne pas savoir écrire ; l’examen d’une poétique à la Hardy : primat du sujet, définition du style tragique, disposition ordonnée, composition du dialogue et rapport entre le personnage et son discours, nécessité des sentences dans la représentation théâtrale. Le texte s’achève sur la revendication de son expérience et de son autorité en matière de théâtre.

Texte

Au lecteur

[NP1] Je t’userai volontiers, Lecteur, en ce qui regarde ma profession, de la confidente répartie que Phocion fit au peuple athénien, lorsqu’il s’affirma être celui que l’Oracle avait dit résister seul à tous les autres en l’administration de la république2, et sache que l’honneur me tient ici lieu d’un cas de conscience, pour désabuser ces crédules qui reçoivent en la carrière des Muses, ceux qui n’y peuvent disputer que le prix de l’ignorance, composé pour eux d’une couronne de chardons3 ; désordre provenant, à mon avis, de ce que selon l’humeur française, une infinité de cerveaux mal faits attribuent la perfection des choses à leur nouveauté, et n’en pèsent les mérites qu’à la balance d’une faveur autant inique qu’imprudente. Pour preuve de mon dire, [NP2] la tragédie, qui tient rang du plus grave, laborieux, et important de tous les autres poèmes4, et que ce grand Ronsard5 feignait de heurter crainte d’un naufrage de réputation, se traite aujourd’hui par ceux qui ne virent seulement jamais la couverture des bons livres, qui sous ombre de quelques lieux communs pris et appris en cour6, se présument avoir la pierre philosophale de la poésie, et que quelques rimes plates entrelacées de pointes affinées dans l’alambic de leurs froides conceptions, feront autant de miracles que de vers en chaussant le cothurne. D’autres aussi, que l’on pourrait nommer excréments du barreau7, s’imaginent de mauvais avocats pouvoir devenir bons poètes en moins de temps que les champignons ne croissent, et se laissent tellement emporter à la vanité de leur sens et des louanges que leur donne la langue charlatane de quelque écervelé d’histrion, que de là ces misérables corbeaux profanent l’honneur du théâtre de leur vilain croassement, et se [NP3] présument être sans apparence ce qu’ils ne peuvent jamais espérer avec raison, jusqu’à bâtir s’il était possible sur les ruines de la bonne renommée de ceux qui ne daigneraient avouer de si mauvais écoliers qu’eux. Or afin que peu de lignes te crayonnent et répètent mon sentiment sur les parties esquelles consiste la perfection de la tragédie, et pour montrer combien ces mauvais archers tirent loin du but, je dirai que le sujet de tel poème faisant comme l’âme de ce corps8, doit fuir des extravagances fabuleuses, qui ne disent rien, et détruisent plutôt qu’elles n’édifient les bonnes mœurs9, que le vrai style tragique ne s’accorde nullement avec un langage trivial, avec ces délicatesses efféminées, qui pour chatouiller quelque oreille courtisane mécontenteront tous les experts du métier10, que quiconque se soumet en tel ouvrage aux tyrannies de nos derniers censeurs, déchet du privilège que la vénérable antiquité lui donne pour en venir à son honneur, que la disposition [NP4] ignorée de tous nos rimailleurs règle l’ordre de ce superbe palais, qui n’est autrement qu’un labyrinthe de confusion, sans issue pour ces monstres d’auteurs11 : la grâce des interlocutions, l’insensible douceur des digressions, le naïf rapport des comparaisons12, une égale bienséance observée et adaptée aux discours des personnages13, un grave mélange de belles sentences qui tonnent en la bouche de l’acteur, et résonnent jusqu’en l’âme du spectateur14 : voilà selon ce que mon faible jugement a reconnu depuis trente ans pour les secrets de l’art, interdits à ces petits avortons aveuglés de la trop bonne opinion de leur suffisance imaginaire. Et s’ils t’objectent que mes écrits franchissent souvent la borne de ces beaux préceptes, la vue, au pis aller, fera foi qu’entre six cents poèmes et plus de ce genre, aucun ne s’égare tant du bon chemin que le plus poli des leurs, pourvu qu’un arbitre capable et sans passion veuille prononcer là-dessus. Paye-toi, lecteur, de ces raisons comme de bon al[NP5]oi, et qui furent de mise entre ces plus renommés Grecs, Latins et Italiens, qui élevèrent jadis le théâtre au trône de sa perfection, sans t’amuser à l’apparence extérieure de ces inventions bizarres et chimériques à la mode ; autrement tu imiteras ces petits enfants, qui estiment plus la peinture d’une pirouette, que les plus vives couleurs et les plus beaux traits du meilleur original de Michel l’Ange15. Quant à moi, cette consolation du sage Athénien me demeure, que ces faibles cervelles qui m’auront autrefois condamné en l’accès de leur frénésie, m’absoudront un jour à leur résipiscence16. Outre que ceux à qui la dépravation du goût fait trouver mes viandes mauvaises, seront quittes pour les laisser à de moins difficiles et plus judicieux, qui m’en sauront gré.