IdT – Les idées du théâtre


 

Dédicace

Les Abusés, comédie faite à la mode des anciens comiques, premièrement composée en langue tuscane par les professeurs de l’Académie Sénoise, et nommée Intronati, depuis traduite en français par Charles Estienne et nouvellement revue et corrigée.

Estienne, Charles

Éditeur scientifique : Lardon, Sabine

Description

Auteur du paratexteEstienne, Charles

Auteur de la pièceEstienne, Charles

Titre de la pièceLes Abusés, comédie faite à la mode des anciens comiques, premièrement composée en langue tuscane par les professeurs de l’Académie Sénoise, et nommée Intronati, depuis traduite en français par Charles Estienne et nouvellement revue et corrigée.

Titre du paratexteÉpître du traducteur à Monseigneur le Dauphin de France, déclarative de la manière que tenaient les Anciens, tant à la composition du jeu qu’à l’appareil de leurs comédies.

Genre du texteDédicace

Genre de la pièceComédie

Date1543

LangueFrançais

ÉditionParis, Estienne Groulleau, 1549, in-16°

Éditeur scientifiqueLardon, Sabine

Nombre de pages10

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k52653q.r

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Estienne-Abuses-Preface.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Estienne-Abuses-Preface.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Estienne-Abuses-Preface.odt

Mise à jour2013-07-02

Mots-clés

Mots-clés français

GenreComédie nouvelle ; comédie ancienne ; satire ; tragédie ; moralité ; farce

SourcesGli Ingannati ; Accademia degli Intronati (Académie de Sienne)

SujetTraduction ; imitation des Anciens

DramaturgieDivision en actes ; division en scènes ; intermède / farce en un acte

LieuThéâtre

ActionSatire des grands / personnages bas ; mariage ; amour ; péripétie ; reconnaissance

ComédiensChanteur ; danseur ; bouffon ; ménestrier ; sot

ScenographieColonnes ; étages ; décoration ; fenêtres ; porte de maison et de ville ; vêtements ; ornements ; amplificateur de voix ; organisation de la scène

ReprésentationPublic ; hiérarchie sociale du public

FinalitéSatire / divertissement

ExpressionVers / prose ; latin / langue vernaculaire ; italien / français

ActualitéSatire antique

Mots-clés italiens

GenereCommedia nuova ; commedia antica ; satira ; tragedia ; moralità ; farsa

FontiGli Ingannati ; Accademia degli Intronati (Accademia senese)

ArgomentoTraduzione ; imitazione degli = dagli antichi

DrammaturgiaDivisione in atti ; divisione in scene ; intermezzo / farse in un atto

LuogoTeatro

AzioneSatira dei grandi / personaggi bassi ; matrimonio ; amore ; peripezia ; agnizione

AttoriCantante ; ballerino ; buffone ; suonatore ; stolto

ScenografiaColonne ; piani sovrapposti ; decorazione ; finestre ; porte di casa e porta di città ; vabiti ; ornamenti ; amplificatore della voce ; organizzazione del palco

RappresentazionePubblico ; ierarchia sociale

FinalitàSatira / divertimento

EspressioneVerso / prosa ; latino / volgare ; italiano / francese

AttualitàSatira antica

Mots-clés espagnols

GéneroComedia nueva ; comedia antigua ; sátira ; tragedia ; moralidad ; farsa

FuentesGli Ingannati ; Accademia degli Intronati

TemaTraducción ; imitación de los Antiguos

DramaturgiaDivisión en actos ; división en escenas ; intermedio / farsa en un acto

LugarTeatro

AcciónSátira de los grandes / personajes bajos ; casamiento : amor ; peripecia ; agnición

Actor(es)Cantor ; bailarín ; bufón ; músico ; necio

EscenografiaColumnas ; pisos ; decoración ; ventanas ; puerta de casa y de ciudad ; trajes ; adorno ; amplificador de voz ; organización del escenario

RepresentaciónPúblico ; jerarquía social

FinalidadSátira / entretenimiento

ExpresiónVerso / prosa ; latín/ lengua vernácula ; italiano / francés

ActualidadSátira antigua

Présentation

Présentation en français

Après L’Andrie, comédie traduite de Térence en 1542, Charles Estienne publie en 1543 une comédie italienne à l’ancienne, Gl’Ingannati, initialement composée par les professeurs de l’académie de Sienne, les Intronati1. Son épître dédicatoire à Monseigneur le Dauphin est l’occasion de définir la comédie nouvelle antique2, la Néa. Ce travail de définition, emprunté à la préface de L’Andrie3, a deux buts. L’un est explicitement revendiqué : il s’agit d’éclairer le destinataire (ici le Dauphin) sur cette forme théâtrale antique. L’autre reste implicite : la préface s’ouvrant sur une condamnation des pratiques françaises (dont la farce, appelée « comédie »), qui ont dégradé considérablement la comédie antique (la réduisant en particulier à un acte), l’on peut penser que cette définition du théâtre antique est une manière de souligner par contrepoint l’absence de moyens du théâtre français médiéval. Après cette condamnation initiale, Charles Estienne en vient à sa présentation de la comédie nouvelle : il en définit d’abord le sujet (mariage et amour), en évoquant son intrigue complexe ; il décrit ensuite l’espace théâtral4, le placement des spectateurs, mais également la scène et ses différents espaces, propices aux jeux scéniques (portes, fenêtres) ; il aborde en troisième lieu la division de la pièce en actes (chacun présentant un sens achevé et étant séparé du suivant par un intermède récréatif) et en scènes (régies par l’entrée ou sortie d’un personnage) ; et il termine par l’évocation des divers ornements, vêtements ou artifices, comme le vaisseau de bronze destiné, en amplifiant la voix des acteurs, à la rendre plus gracieuse et intelligible. L’épître s’achève sur l’éloge du modèle italien choisi, dont la perfection prouve que le théâtre antique peut être imité en langue vernaculaire, à condition toutefois de renoncer à la rime pour adopter la liberté de la prose, à l’instar des professeurs de l’académie de Sienne. De manière significative, et au détriment du contenu même de la pièce, cette préface s’intéresse longuement à l’espace scénique, appréhendé aussi bien du point de vue des spectateurs et de leur placement que des acteurs et de la mise en scène (décor, jeux scéniques, divertissements), insistant ainsi sur un aspect essentiel du théâtre en général (la représentation) et de la comédie en particulier (son aspect ludique et divertissant).

Texte

Épître du traducteur à Monseigneur le Dauphin de France, déclarative de la manière que tenaient les Anciens, tant à la composition du jeu qu’à l’appareil de leurs comédies.                

[NP1]Je ne puis assez louer, Monseigneur, la coutume des Anciens, en leurs comédies qu’ils appelaient nouvelles5 et la façon de disposer et poursuivre leur sens et argument en icelles, pour donner récréation aux auditeurs. Laquelle manière, si jusque à nous ce jourd’hui était parvenue, je ne crois point que ne fussions aussi heureux en ce cas qu’ils étaient, considéré que notre langage, tant pour exprimer, comme aussi pour orner et décorer quelque chose, n’est de rien6 pour le présent inférieur au leur, combien que7 pour la plupart8 du leur soit descendu. Mais à ce que maintenant j’en aperçois, notre rude vulgaire a fort syncopé la manière ancienne en matière de comédie, ou pour autant qu’elle lui semblait de trop de frais, ou, possible, pour ce qu’il ne l’entendait9 point [NP2] bonnement, de sorte que pour notre comédie vulgaire n’avons retenu qu’un acte simple de leur comédie nouvelle, n’ayant encore observé la manière de taire et supplier10 ce que facilement sans exprimer se pourrait entendre, qui est un des points en quoi les anciens facteurs11 mettaient plus de peine, dont est advenu qu’en plusieurs de nos comédies ne se trouve sens, rime ni raison12, seulement des paroles ridicules, avec quelque badinage, sans autre invention n[i] conclusion. Les aucuns13 ont bien pris et retenu le mal que les Anciens commettaient en leurs satires, comédies vieilles et tragédies quand, sous ombre de personnes lascives, taxaient14 les plus grands et notables, mêmement s’ils parlaient de quelques personnes civiles ne se gardaient15 de les nommer par nom et surnom16 ou en baillaient telle signifiance17 qu’il n’y avait celui18 des auditeurs qui ne l’aperçût facilement ; et telle fois est advenu que le personnage de qui l’on parlait était en présence, ce qui ne se pouvait faire sans impudence trop téméraire, au moyen de quoi l’on a vu advenir grands scandales19. Autres, imitant les tragédies, ont fait moralités et semblables choses, avec telle grâce et ornement [NP3] d’antiquité que rien20 ne se peut dire semblable sinon la couverture et le taxer21 des supérieurs. Qui fut la raison pour laquelle les Anciens abolirent telles folies, comme pernicieuses et plutôt incitatives de noises22 et débats que de plaisirs et délectation ; au lieu desquelles folies trouvèrent la comédie qu’ils appelaient nouvelle, en laquelle n’introduisaient que villageois ou personnages de vile qualité, ne parlant d’autre cas que de mariages, amours et semblables choses, lesquelles, afin qu’elles fussent délectables aux auditeurs, déduisaient23 en telle sorte et si commodément, avec changement de propos, choses inopinées, celées et puis découvertes, laissant un propos pour entrer à l’autre, puis reprenant le premier point et le faisant convenir au dernier avec si grande dextérité et manière que cela rendait un plaisir incrédible aux spectateurs.

Et pour vous donner à entendre, Monseigneur, l’appareil24 et ornement qui se faisait en telles récréations, il vous convient savoir que le lieu auquel les spectateurs des comédies anciennes étaient commodément assis s’appelait théâtre25. Et était fait à demi rond en pendant26, avec trois ordres de galeries par haut [NP4] pour retirer les auditeurs en temps de pluies27, au bas desquelles y avait un échafaud28 en pente, pour le moins haut élevé de quinze grands degrés29, selon le long d’icelui étendu, sur lesquels était le peuple assis chacun selon sa dignité, à savoir aux degrés plus près de la scène (et au lieu où les plus anciens Grecs soulaient30 faire leur orchestrac31, qui était lieu dédié aux sauteurs et danseurs) étaient assis les Sénateurs, un peu plus haut que les autres officiers du Sénat, et ainsi jusques au reste des degrés, chacun selon sa qualité. Pour quoi faire plus commodément et sans tumulte, y avait certains bedeaux ou huissiers députés à faire place et ordonner chacun en son lieu. Et étaient tellement construits et bâtis lesdits degrés, aussi les portes du théâtre, que chacun y pouvait facilement entrer et sortir, sans presse32 et fort commodément, sans aucune grévance33 ni discorde34. Car par dessous et aussi par dehors y avait plusieurs petits escaliers conduisant d’un degré à l’autre, par lesquels le peuple pouvait courir çà et là à son plaisir. Mêmement les serviteurs, sans fâcherie du peuple, pouvaient facilement venir chercher leurs maîtres étant35 aux jeux et parler à eux sans rien détourber ni fâcher36, qui [NP5] était une fort grande commodité.

Au devant et à l’opposition37 dudit théâtre, était élevé un échafaud38 de la hauteur de cinq pieds, et non plus, et de la longueur du dernier et inférieur degré dudit théâtre. Delà de cet échafaud, à la descente de deux ou trois degrés, étaient situées plusieurs colonnes soutenantes39 comme quelque forme d’édifice à étage et force fenêtrage[s] et parements honnêtes, peintures diverses, et autre cas40 peu au derrière desdites colonnes, c’est à savoir dans la saillie et sous-pendue de l’édifice, se voyaient certaines portes comme entrées de diverses maisons, desquelles saillaient les joueurs et auxquelles se retiraient, selon ce qu’il appartenait, et d’icelles saillant venaient jouer sur cet échafaud qu’ils appelaient le pupitre41 et étaient ses portes fermées ; et ne s’ouvraient sinon quand un joueur entrait léans42, puis soudain se refermaient. Vers le milieu desdites colonnes, et justement au milieu de la scène, y avait une grande porte ouverte, faite en forme de porte de ville, en laquelle entraient les joueurs quand ils signifiaient vouloir aller ou à la ville ou au marché ou aux champs ou ailleurs qu’à leurs logis, et de laquelle porte aussi retournaient [NP6] ou de la ville ou de quelque autre lieu43. Par les fenêtrages susdits, au-dessus des colonnes, l’on voyait quelquefois les personnages parler, comme quand l’on buquait44 à la porte de quelques-uns, et celui qui était léans répondait par la fenêtre ; aucunefois on voyait des menestriers45, bouffons46, sot[t]ereaux47 et autres tels se mettre par intervalles auxdites fenêtres et dire mots à plaisir ou bien chanter et faire gestes diverses48. Là-même étaient les musiciens, qui par les intervalles des actes délectaient le peuple.

Toutes comédies étaient divisées en cinq ou six actes et le plus communément en cinq ; chacun acte contenait sens parfait49, par quoi à la fin d’iceux, pour récréer les assistants, se faisaient plusieurs et divers ébattements, puis rentraient50 aux autres actes et ainsi poursuivaient leur comédie. Et quand deux personnes ou trois avaient devisé et tenu propos ensemble51 et que l’on se retirait ou qu’il en venait un autre en nouveau propos, ils appelaient cela une scène, de sorte que chacun acte, selon la variation des personnages et devis52 qu’ils tenaient, était aussi divisé en cinq ou six scènes pour le moins. Et par ce moyen jamais ne demeurait sur l’échafaud53 [NP7] personnage qui n’y fût nécessaire ou pour parler ou pour écouter les autres à quelque intention. Qui est une des choses en laquelle plus nous faillons54 et que plus je trouve inepte en nos jeux et saintes comédies.

Plusieurs autres choses y avait à l’ornement de la scène et théâtre antique qui seraient fort longues à raconter ; comme certains lieux députés pour les Princes, auxquels ne pouvaient être vus du peuple ; aussi parements divers et vêtements de personnages ; ornement de théâtre, par haut et par bas ; certains pertuis où étaient posés vaisseaux de fonte55, pendus la gueule à mont, pour léans56 faire retentir la voix et la rendre plus gracieuse et intelligible aux auditeurs ; semblablement aussi certains prix ordonnés aux meilleurs joueurs de la bande ; car tels jeux se faisaient communément aux dépens57 de la ville pour la récréation du peuple, non pas pour en recevoir deniers n[i] autrement. Lesquelles choses si je voulais plus au long réciter, j’aurais peur, Monseigneur, de vous donner ennui en faisant la matière trop longue ; car d’expliquer la forme des Amphithéâtres (qui furent puis58 inventés pour servir, tant aux comédies, qu’autres jeux de [NP8] prix ; comme combats d’hommes et de bêtes et autres choses semblables, à ce que après la comédie récitée, le peuple soudain, en changeant de place se retirât du côté opposite pour voir l’autre déduit59) cela me semblerait superflu, considéré qu’il n’appartient du tout à notre propos ; par quoi ces premiers cas seulement attendus60, j’ai espoir que votre noble esprit s’adonnera facilement et inclinera à vouloir prendre plaisir de la lecture de cette comédie, laquelle à présent je, le moindre de tous vos serviteurs, lui présente et dédie, comme pour lui donner ébat de quelque petite réjouissance, en y lisant parfois et par manière d’ébat un acte seulement qui soit cause de vous donner à connaître la grâce que les Anciens eurent à bailler récréation61 par leurs comédies. Car de ce, Monseigneur, je vous vueil62 assurer que cette présente comédie, ja soit63 que des Anciens n’ait été faite, mais de bons et modernes esprits sénois, studieux de toute antiquité et honnêteté, faisant de leur langage tuscan64 une profession et académie, qu’ils nomment Intronati65 ; toutefois, en lisant, j’espère que la trouverez telle que, si Térence même l’eût composée en italien, à peine mieux l’eût-il [NP9] su diter, inventer ou déduire66. Du langage je m’en tais ; toutefois que pour vulgaire italien, je pense que c’est le meilleur qui onques67 fut prononcé. Et quant au reste, ne croirai jamais que touchant l’invention et déduction68 à l’imitation ancienne, nul des poètes modernes, soit italien ou français, jusques à présent en ait fait la pareille69. J’y mettrai Pietro Aretino avec sa Cortesane70 et plusieurs autres : Pietro Ariosto avec sa Lena et son Mareschal et son Negromant71, et semblables facteurs72 italiens. Et quant aux Français, j’y mettrai Pathelin avec sa Guillemette et son Drapier73 (combien que soit chose aussi bien composée pour notre temps que l’on sache trouver74), Coquillart avec son Plaidoyer75, Crétin avec son Thibault Chenevote76 et plusieurs autres de nos facteurs français. Bien est vrai que la plupart des Italiens que j’ai nommés, et semblablement tous nos Français, se sont contraints aux rimes de leur langue, comme aussi les Anciens ont toujours fait à leurs mètres ; mais les bons personnages compositeurs de cette comédie, voyant que les vers ôtent la liberté du langage et propriété d’aucunes77 phrases ont beaucoup mieux aimé faire réciter {NP10 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k52653q/f13} leur comédie en belle prose (pour mieux montrer l’effet et sens d’icelle) que de s’assujettir à la rime.

À cette cause, je la vous ai bien voulu traduire en notre vulgaire français, Monseigneur, au mieux que j’ai pu, en réservant78 les noms et propriétés tuscanes ; toutefois que non si bien ni si proprement que le naturel italien, mais au moins en telle sorte (quoique rude et mal polie) que vous en pourriez prendre quelque plaisir parfois, s’il vous vient en fantaisie d’en lire une ou deux scènes par passe-temps. En quoi faisant, accepterez le petit don de votre moindre serviteur, en jouissant paisiblement de si peu de plaisir que pourrez recouvrer de la lecture d’icelui.