IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Coriolan

Abeille, Gaspard

Éditeur scientifique : Barbafieri, Carine

Description

Auteur du paratexteAbeille, Gaspard

Auteur de la pièceAbeille, Gaspard

Titre de la pièceCoriolan

Titre du paratexteAu lecteur

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie

Date1676

LangueFrançais

ÉditionParis : Claude Barbin, 1676, in-12°. (Numérisation en cours)

Éditeur scientifiqueBarbafieri, Carine

Nombre de pages14

Adresse source

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Mise à jour2014-10-16

Mots-clés

Mots-clés français

SourcesDenys d’Halicarnasse ; Plutarque ; Tite-Live

SujetHistorique avec épisodes amoureux inventés

DramaturgieRespect des règles ; fidélité / liberté par rapport à l’Histoire

Personnage(s)Douceur des mœurs

RéceptionSuccès

Relations professionnellesÉloge des comédiens

AutreCorneille ; Racine

Mots-clés italiens

FontiDionisio de Halicarnaso ; Plutarca ; Tito-Livio

ArgomentoStorico con episodi amorosi inventati

DrammaturgiaRispetto delle regole ; fedeltà / libertà verso la storia

Personaggio(i)Dolcezza dei costumi

RicezioneSuccesso

Rapporti professionaliLode dei comici

AltriCorneille ; Racine

Mots-clés espagnols

FuentesDionisio de Halicarnaso ; Plutarco ; Tito Livio

TemaHistórico con episodios amorosos inventados

DramaturgiaRespeto de las reglas ; fidelidad / libertad respecto a la Historia

Personaje(s)Dulzura de las costumbres

RecepciónÉxito

Relaciones profesionalesElogio de los actores

OtrasCorneille ; Racine

Présentation

Présentation en français

De quel degré de liberté le poète dramatique jouit-il par rapport à l’Histoire lorsqu’il compose une tragédie ? Dans la préface de sa deuxième tragédie, l’abbé Abeille, après avoir examiné les divergences des noms propres selon les sources et justifié son choix en vertu de l’oreille (certains noms seraient plus heureux dans la langue française), s’emploie à montrer combien sa tragédie est fidèle à l’Histoire, en citant les historiens antiques pour se justifier (leur Coriolan serait tout aussi tendre que le sien) ; surtout, il minimise les corrections qu’il a fait subir à l’Histoire (disparition de la mère de Coriolan, tandis que son épouse devient dans la pièce sa fiancée) ou ses propres inventions (importance du personnage de Camille, entièrement fictif). Corneille et Racine servent par ailleurs de caution dans le droit du poète aux inexactitudes historiques. Deux raisons expliquent en définitive selon Abeille le succès de sa pièce : la dramaturgie elle-même, puisqu’il a le premier proposé une tragédie régulière de l’histoire de Coriolan, et le talent des comédiens.

Texte

Au lecteur1

{NP1} Tous ceux qui connaissent l’ancienne Rome savent ce que c’est que Coriolan, et ce serait faire tort à mes lecteurs que de vouloir les en instruire. Je me contenterai de marquer quelques circonstances plus obscures de mon histoire que l’on pourrait prendre, sans cela, pour des inventions de la poésie2.

Plutarque3 et Tite-Live4 ne s’accordent pas sur les noms des personnes qui eurent part à cette {NP2} action. Tite-Live nomme le général des Volsques Attius Tullus, la mère de Coriolan Veturie, et sa femme Volumnie5. Au contraire, Plutarque donne le nom de Volumnie à la mère, celui de Virgilie à la femme, et celui de Tullus Aufidius au Volsque6. J’ai préféré ces deux derniers noms au premier, parce qu’ils m’ont semblé plus commodes à notre langue7, quoique peut-être l’autorité de l’auteur grec qui les rapporte soit moins forte que celle du Romain.

Valérie n’est point un personnage fabuleux8, comme quelques-uns ont cru. C’est elle, disent ces auteurs, à qui les dieux inspirèrent le {NP3} dessein d’envoyer vers Coriolan sa mère et sa femme, et qui les conduisit elle-même au camp des Volsques. Ainsi, puisque Virgilie n’y parut véritablement que sous la conduite de cette dame, j’ai pu feindre9 avec vraisemblance qu’elle n’y parut que sous son nom, et que ce nom jeta Aufide et Coriolan dans une erreur qui ne fait pas une des moindres beautés de la pièce.

L’ordre rigoureux de Coriolan contre les députés romains10, qui est le fondement de ma fable, est fondé sur la vérité de l’Histoire. Denys d’Halicarnasse rapporte qu’il fit défense à ces députés de revenir dans son camp, et qu’il {NP4} les menaça de les traiter en espions, pour se délivrer de l’importunité de leurs prières11. J’ai ajouté à ce motif la crainte des soupçons des Volsques, qui devaient être offensés de sa trop grande facilité à recevoir trois et quatre fois des députations inutiles.

Pour ce qui est de son caractère, ceux qui m’ont blâmé de l’avoir trop attendri lui font tort de le croire à l’égard de sa mère et de sa femme tel qu’il était à ses ennemis. Le même Coriolan que sa férocité naturelle et la rigueur de sa vertu rendaient si terrible et si odieux à la populace de Rome, ne peut tenir ses pleurs à l’abord de {NP5} deux personnes si chères. Avant même qu’elles eussent ouvert la bouche pour lui parler, il fut emporté par sa tendresse comme par un torrent, à ce que dit Plutarque ; et au rapport de Denys d’Halicarnasse, il s’abandonna aux mouvements les plus passionnés dont le cœur humain soit capable. Il n’était pas même dans un âge à se défendre de ces douces faiblesses12. Tite-Live l’appelle jeune homme au siège de Coriole, qui ne précéda sa mort que de cinq ans. Et puisque dans la vérité des choses, les pleurs de ces deux femmes étouffèrent en un jour et par un seul entretien toute la violence de ses ressentiments, il faut dire qu’il ne {NP6} perdit la vie que pour avoir eu l’âme trop tendre. Je ne vois donc pas quelle raison il y a de se le figurer comme un homme glacé par le froid de l’âge et par l’austérité de sa vertu. J’ai fait assez éclater cette austérité dans les scènes où il s’agit principalement des intérêts de sa gloire, au premier et au quatrième acte. Mais dans les scènes où il ménage ceux de son amour, je me suis contenté d’interrompre de temps en temps le cours de sa tendresse par quelques subits retours de colère, qui servent à marquer son caractère naturel et les combats qu’il rend pour le soutenir contre l’amour13.

La mère de Coriolan que j’ai mi{NP7}se à l’écart à cause de son grand âge, et sa femme que j’ai changée en maîtresse, sont deux libertés si commodes et que tant de gens trouvent si fort à leur gré que je dois avoir peu d’égard à la critique de quelques esprits délicats14, qui se croient seuls en droit de tourner les circonstances de l’Histoire à leur avantage. Je n’ignore pas que Virgilie n’eût eu des enfants de son mariage ; mais ce mariage était si récent, et ces enfants si petits au temps de l’exil de Coriolan que deux ans après, au rapport de Plutarque, lorsque Valérie vint trouver Volumnie dans sa maison pour concerter le dessein de leur sortie, elle trouva ces mêmes enfants qui jouaient {NP8} sur le sein de leur mère. Cela suffit pour faire voir que le parachronisme15 n’est pas si criminel dans l’usage que j’en ai fait, ayant mis les choses en telle disposition que le jour de l’exil de Coriolan était celui-là même qu’il avait destiné pour son mariage16.

C’est avec la même liberté que j’ai changé le temps et le lieu de sa mort. Elle arriva chez les Volsques dans une sédition qu’Aufide excita contre lui. Il est certain que ce fut dans la même année et sous les mêmes consuls qui gouvernaient Rome durant le siège ; et depuis cette mort jusqu’à la fin de l’année, il se passa tant de choses qu’il faut croire que la mort de {NP9} Coriolan suivit de bien près son retour au pays des Volsques. De sorte que je n’ai avancé les événements que de peu de jours, quand je l’ai fait mourir au camp devant Rome, et la nuit même du décampement17.

Quelqu’un pourrait-il s’en offenser, après que toute la France a donné de si justes applaudissements à une pièce où tous les périls que César courut en Égypte après la mort de Pompée et plus d’une année de sa vie est resserrée18 avec tant d’art et tant de majesté dans l’espace du jour dramatique19 ? Après que la mort de Pyrrhus a été si heureusement transportée de Delphes à Buthrot, par un auteur {NP10} qui est si bien entré dans l’esprit des anciens et dans les plus tendres endroits du cœur de l’homme20 ? On ne lui a pas non plus reproché l’admirable caprice d’Hermione, qui est la première à se désespérer de la mort de Pyrrhus, dont sa jalousie est la seule cause, et qui tourne contre Oreste, qu’elle a choisi pour en être l’instrument, toute la fureur qu’elle semblait également devoir faire tomber sur lui et Andromaque sa rivale. C’est cet exemple qui m’a enhardi à choisir Camille21 pour faire un récit passionné de la mort de Coriolan, et à lui donner pour son frère qui en est l’auteur des sentiments si violents de dépit et de {NP11} vengeance22. Ma conduite, et celle de ce grand auteur, sont appuyées sur des raisons prises de la nature des mouvements de notre âme. Dans les atteintes subites de plusieurs mouvements opposés, la dernière blessure est toujours la plus sensible. De deux biens que l’on recherche avec ardeur, celui que nous perdons nous inspire avec plus de douleur le regret de sa perte, que la possession de celui qui nous reste ne nous inspire de plaisir. Ainsi Camille est plus vivement touchée de la perte imprévue de Coriolan que du plaisir de la vengeance qu’elle pourrait exercer sur sa rivale ; et le coup qu’Aufide vient de porter à son cœur {NP12} est plus cruel et plus pénétrant que l’injure qu’elle avait reçue de Virgilie. C’est pourquoi dans cet instant elle regarde son frère comme son principal ennemi, et sa rivale lui devient chère par la conformité de leurs intérêts et de leurs passions.

J’ajoute que je crois avoir assez bien établi la vertu et la modération de Camille à l’égard de Virgilie pour la rendre capable de cet effort23. Pour ce qui est du rang qu’elle tient dans le gouvernement de l’État et de l’armée, l’exemple de Tanaquil et de Tullie que je fais rapporter par Albin dès la première scène suffit, ce me semble, pour l’au{NP13}toriser24. Son humeur guerrière a son modèle dans la Camille de l’Énéide25, qui était volsque aussi bien qu’elle et qui avait formé aux exercices des Amazones plusieurs filles de la même nation. C’est de là que j’ai tiré le nom et une partie du caractère de cette princesse.

Ma principale gloire est de n’avoir point déplu dans un sujet que l’on n’avait pu jusqu’à présent assujettir aux règles du théâtre26, et que tant de fameux auteurs n’auraient pas abandonné à ceux qui voudraient suivre leurs pas, s’ils l’eussent cru capable de quelque ornement et quelque grâce. J’avoue que je dois une partie de {NP14} son succès aux soins de ceux qui l’ont représenté27, et quoique leur propre gloire les engageât à faire tous leurs efforts pour réussir dans les sujets sérieux dont on les croyait moins capables que des comiques28, je ne laisse pas de leur avoir obligation d’avoir désabusé le public d’une erreur qui ne leur était guère plus désavantageuse qu’à moi, qui n’aurai plus tant de sujet de craindre pour les pièces que j’espère leur confier à l’avenir29.