IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Jonathas, tragédie tirée de l’Écriture Sainte, dédiée au Roi

Duché de Vancy, Joseph-François

Éditeur scientifique : Lovis, Béatrice

Description

Auteur du paratexteDuché de Vancy, Joseph-François

Auteur de la pièceDuché de Vancy, Joseph-François (vers) ; Moreau, Jean-Baptiste (musique)

Titre de la pièceJonathas, tragédie tirée de l’Écriture Sainte, dédiée au Roi

Titre du paratextePréface

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie (avec parties musicales)

Date1700

LangueFrançais

ÉditionParis, Christophe Ballard, 1700, in-4°

Éditeur scientifiqueLovis, Béatrice

Nombre de pages7

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1114066.r

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Duche-Jonathas-Preface.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Duche-Jonathas-Preface.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Duche-Jonathas-Preface.odt

Mise à jour2014-01-21

Mots-clés

Mots-clés français

SourcesAncien Testament

SujetRespect / écarts par rapport à la source ; justification

DramaturgieVraisemblance ; terreur et pitié ; Aristote ; chœurs

ActionAbsence d’intrigue amoureuse

Personnage(s)Vraisemblance ; cohérence ; convenance ; férocité ; innocent / coupable

ReprésentationCréation de la pièce à Versailles ; Saint-Cyr

RéceptionSuccès ; critiques

Mots-clés italiens

FontiAntico Testamento

ArgomentoRispetto / sarti con la fonte ; giustificazione

DrammaturgiaVerosimiglianza ; terrore e pietà ; Aristotele ; cori

AzioneAssenza d’intreccio sentimentale

Personaggio(i)Verosimiglianza ; coerenza ; convenienza ; ferocia ; innocente / colpevole

RappresentazioneCreazione dell’opera a Versailles ; Saint-Cyr

RicezioneSuccesso ; critiche

Mots-clés espagnols

FuentesAntiguo Testamento

TemaRespeto / libertad respecto a la fuente ; justificación

DramaturgiaVerosimilitud ; terror y piedad ; Aristóteles ; coros

AcciónAusencia de intriga amorosa

Personaje(s)Verosimilitud ; coherencia ; decoro ; ferocidad ; inocente / culpable

RepresentaciónCreación de la obra en Versailles ; Saint-Cyr

RecepciónÉxito ; críticas

Présentation

Présentation en français

La préface de la tragédie religieuse Jonathas pose la question du rapport aux sources (bibliques, en l’occurrence) et des modifications que le dramaturge y apporte pour en faire une intrigue tragique. Duché donne en quelque sorte deux réponses contradictoires : la liberté de modifier la chronologie, de déplacer des personnages, d’inventer une culpabilité supplémentaire à Jonathas d’une part ; d’autre part, la justification du caractère de son héros par la fidélité aux sources.

Les trois premières pages de cette préface résument avec fidélité les faits décrits dans le premier Livre de Samuel (1 S. 8-14), dont Duché s’inspire étroitement. L’auteur se justifie ensuite des quelques écarts qu’il s’est permis par rapport au texte biblique. Quoique absents des événements évoqués, les personnages du prophète Samuel et du chef de l’armée Abner ont été introduits dans la pièce afin de donner plus d’intérêt à l’action, ceci dans le respect de la vraisemblance.

Toujours dans un souci de vraisemblance et pour ne pas heurter la sensibilité du public contemporain, Duché a cherché à mieux définir la culpabilité de Jonathas, afin que le jugement de son père Saül ne suscite pas de sentiment de révolte chez les spectateurs, et ne compromette pas par là l’effet proprement tragique. En insistant sur « le murmure » de Jonathas contre l’ordre de son père, il justifie d’une certaine manière la punition divine. Le personnage devient à la fois innocent et coupable, comme le veut Aristote. Ainsi, l’action ne suscitera pas seulement de la terreur mais aussi de la pitié. Plus loin, Duché se réfère explicitement à La Poétique d’Aristote à propos des chœurs qui ponctuent la fin de chacun des trois actes de la pièce.

La critique exprimée au sujet du personnage de Jonathas, jugé par certains trop « zélé » et sans « faiblesse », est rejetée. Duché fonde ici la vraisemblance de son personnage sur la fidélité au texte de l’Ancien Testament, ainsi que sur la constance dont il fait preuve dans toute la pièce.

En dernier lieu, l’auteur évoque le succès de sa pièce auprès du roi Louis XIV, auquel il la dédie (voir l’épître « Au Roi » qui précède la préface). L’absence d’intrigue amoureuse s’explique par le fait que la tragédie est une commande de Madame de Maintenon et qu’elle est destinée à être jouée par les jeunes filles de l’école de Saint-Cyr.

Texte

Préface

[NP1] J’ai tiré du quatorzième chapitre du premier Livre des Rois le sujet de cette tragédie1 ; mais pour donner une parfaite intelligence de bien des choses qui y sont répandues, soit en récit, soit en action, il est nécessaire de reprendre l’histoire de ce temps-là un peu plus haut2.

Les Hébreux, depuis la mort de Josué, avaient été conduits par les Juges3. Samuel les gouvernait avec une équité et une prudence dignes de la sainteté de sa vocation, mais sa vieillesse ne lui permettant plus de porter un fardeau si pesant, il fit agréer au peuple que ses fils, Joël et Abia, jugeassent Israël en sa place.

La conduite des enfants ne répondit point à celle du père. Ils ne marchèrent point dans ses voies, dit l’Écriture, l’avarice dicta leurs jugements, et tous les Hébreux opprimés de leurs vexations, ou irrités de leur injustice, s’assemblèrent, vinrent trouver Samuel, et lui demandèrent un roi.

Dieu ordonna à Samuel de les contenter. Il lui dit qu’il lui enverrait un homme de la tribu de Benjamin. Il le lui dépeignit, et Saül fils de Cis fut celui qui vint, que Samuel sacra, et sur qui le sort tomba en présence de toutes les tribus assemblées. Il fut donc élu roi. Les insultes des Ammonites lui firent prendre les armes contre eux, il les vainquit. Jonathas4, son fils, défit peu de temps après les Philistins ; la guerre s’alluma avec plus [NP2] de violence entre eux et les Israélites, les premiers mirent sur pied une armée formidable. Ils avaient, dit le texte sacré, six mille chevaux, trente mille chariots, et le nombre de leurs gens de pied égalait les sablons de la mer.

Les Hébreux furent domptés, pour ainsi dire, par le seul appareil de leurs ennemis. Ils se cachèrent presque tous dans les montagnes, dans les antres et les citernes. Quelques-uns traversèrent le Jourdain et prirent la fuite. L’épouvante des Juifs passa jusqu’à leur roi. Samuel lui avait défendu d’offrir le sacrifice avant qu’il l’eût été trouver à Galgala où était Israël. Les sept jours marqués par le prophète expiraient, la crainte saisit le cœur de ce prince, il voulut se hâter de consulter Dieu, et dans le temps qu’il achevait d’offrir l’holocauste et les pacifiques5, Samuel arriva. Il reprocha à Saül sa désobéissance et son peu de foi, et après lui avoir annoncé qu’à cause de cette faute, sa postérité ne régnerait point sur les Enfants d’Israël, il l’abandonna, et vint à Gabaa de Benjamin6. Saül, Jonathas et les troupes des Hébreux, qui pouvaient être au nombre de six cents hommes, prirent la même route, et campèrent près de Gabaa, à une très petite distance de Machmas, qui était le lieu où l’armée des Philistins était assemblée.

L’Écriture ne marque point combien de temps les deux armées furent en présence sans combattre, mais elle dit qu’un jour (et c’est ici que commence mon action), Jonathas et son écuyer entrèrent dans le camp des ennemis, qu’ils surprirent la garde, qu’ils l’égorgèrent, que le désordre se mit dans les troupes des Philistins, [NP3] qu’ils prirent tous la fuite en tumulte, et qu’il parut visiblement que leur terreur et leur déroute étaient l’effet de la vengeance de Dieu.

Saül était alors dans son camp. Des sentinelles lui rapportèrent le désordre des ennemis, il fit chercher Jonathas, et ne douta plus que leur fuite ne fut son ouvrage, quand on lui rapporta qu’on ne le trouvait point. Il consulta Dieu qui lui ordonna de marcher contre eux, il courut. Les Israélites qui s’étaient cachés dans la montagne d’Ephraïm se joignirent à lui, tout Israël se réunit et Saül se trouva alors suivi de dix mille hommes. Ce fut en cette occasion que, par vanité, ou, comme dit Josèphe7, par imprudence, et ne pouvant modérer sa joie, il se livra tout entier au plaisir de la vengeance et dévoua à la mort avec serment quiconque durant le cours de cette journée prendrait la moindre nourriture, jusqu’à ce qu’il se fût vengé entièrement de ses ennemis. Tout le peuple entendit l’anathème et s’y soumit. On alla aux Philistins, ils furent presque tous défaits ; cependant les Israélites arrivèrent dans une forêt, où l’on trouva quantité de rayons de miel. Jonathas qui ignorait la malédiction prononcée par son père en porta quelque peu à sa bouche. Un des soldats l’en reprit, et l’instruisit du serment qu’avait fait le roi. Jonathas murmura contre son père. Son ordre, répondit-il, a tout troublé. Vous avez vu que j’ai repris de nouvelles forces, parce que j’ai goûté un peu de ce miel ; quelles auraient été celles de toute l’armée, s’il lui eût été permis de se nourrir du butin qu’elle a fait sur ses ennemis ? On continua de poursuivre les Philistins, et Saül, [NP4] voulant aller piller leur camp, consulta Dieu une seconde fois.

Dieu ne répondit point. On soupçonna que quelqu’un avait péché dans Israël, on chercha le coupable, et le sort ayant été jeté pour le connaître, il tomba sur Jonathas. Ce malheureux prince avoua sa désobéissance et son murmure8. Saül, lié par son serment, prononça son arrêt, mais le peuple protesta que celui qui avait sauvé les Hébreux en ce jour ne périrait point, et le déroba ainsi à la mort.

Voilà l’histoire de ma pièce. J’en ai conservé les traits essentiels avec cette exactitude et ce respect que l’on doit aux Livres saints. J’ai seulement fait agir Samuel qui ne paraît pas avoir été présent à cette action9, et j’ai cru qu’il était plus noble de faire entrer ce prophète sur la scène qu’un simple sacrificateur, dans la bouche duquel je n’aurais pu mettre les mêmes choses, et qui n’aurait pris qu’un faible intérêt dans les malheurs de Saül et de Jonathas, au lieu que Samuel regarde le premier comme son fils, et est, pour ainsi dire, médiateur entre Dieu et lui.

La même raison m’a fait supprimer l’écuyer de Jonathas et mettre Abner10 en sa place. Je le mets ensuite à la tête des révoltés : Abner était cousin germain de Saül, et à la réserve de l’action que l’Écriture donne formellement à l’écuyer, il a fait, ou il a pu faire vraisemblablement les choses qu’il fait dans ma pièce.

Une des difficultés qui m’a fait le plus de peine à surmonter a été d’éclaircir le péché commis par Jonathas. [NP5] Il ne paraît pas, selon la justice humaine, qu’il soit coupable. Il ignore l’ordre de son père, cette raison seule semble le disculper aux yeux des hommes et le danger de mort dans lequel il se trouve, au lieu d’exciter la compassion et la terreur qui font l’effet de la tragédie, semble ne devoir que révolter l’esprit, et que donner un caractère de cruauté à Saül et à Samuel qui les rendrait odieux dans tout le cours de cet ouvrage. Il a donc fallu chercher la véritable cause des malheurs de Jonathas, et tâcher d’en trouver une partie dans ses faiblesses ; car enfin, quoiqu’il paraisse d’abord innocent, Dieu le déclare coupable, et fait tomber le sort sur lui. J’ai eu recours pour cela aux interprètes. Ils m’ont appris que l’infortune du fils pouvait être une punition de Dieu pour le père qui s’était rendu criminel en désobéissant au prophète, et en faisant un vœu que S. Chrisostome appelle une folie et un artifice du Démon11. Mais la circonstance sur laquelle j’ai appuyé le plus, et qui rend Jonathas véritablement coupable, c’est son murmure contre l’ordre de Saül. Il s’en plaint avec aigreur, il l’accuse d’indiscrétion devant l’armée, ce qui pouvait produire des effets dangereux. Il choque le respect qu’il doit à Dieu, le maître et le protecteur des rois, celui qu’il est obligé de rendre au diadème et celui que le ciel et la nature lui ordonnent d’avoir pour son père.

Quelques personnes ont trouvé que Jonathas se dévouait à la mort avec une espèce de férocité, et qu’un peu de faiblesse, lorsqu’il est prêt à mourir, aurait rendu son caractère plus naturel. Beaucoup d’exemples tirés [NP6] de l’Écriture pourraient justifier ma conduite en cette occasion ; mais je ne répondrai rien, sinon qu’en rendant mon héros moins zélé et plus faible, j’aurais corrompu son vrai caractère, que toutes les actions de sa vie le représentent tel que je l’ai peint et que lorsque, son père le condamna à la mort, voici la réponse que Josèphe lui fait faire : Je ne vous prie point, Seigneur, de sauver mes jours, j’accomplirai votre serment avec joie, et, quoi qu’il m’arrive, je ne me croirai point malheureux, puisque le Peuple de Dieu est triomphant12. Les Juifs, ajoute-il, furent tellement touchés de ces sentiments généreux qu’ils l’arrachèrent des mains de son père, et prièrent Dieu de lui remettre sa faute, qui selon toutes les apparences lui fut pardonnée, puisque l’Écriture n’en fait aucune mention dans la suite.

Au reste, j’espère que le public trouvera qu’à peu de choses près, j’ai tiré de mon sujet tout ce qui pouvait y plaire. La Maison Royale de S. Louis13, à laquelle cet ouvrage est consacré, et dont la piété solide et éclairée est digne de son illustre protectrice et de son auguste fondateur, n’admet point chez elle d’amusements profanes. Ainsi, on ne trouvera aucun amour dans cette pièce, et ce n’est pas une des plus petites satisfactions que j’aie eu[es], que celle d’avoir, à l’imitation des anciens, ému et attendri mes auditeurs, sans m’être servi de cette passion. Je crois que l’on trouvera mes chœurs tels que les ordonne Aristote14 ; ils font une partie de mon action, et tout ce que l’on y chante, ne s’en écarte en aucune manière. Les applaudissements augustes dont j’ai été honoré15 ne m’enflent [NP7] point jusqu’à croire que ma tragédie soit sans défauts. J’ose dire que je suis moins sensible aux louanges et aux critiques que bien des hommes ; je tâcherai toujours à profiter des unes et des autres, je veux dire à m’enhardir, à me corriger, et à prendre si je puis de nouvelles forces. J’aime la vérité au-dessus de toutes choses, et je prendrai toujours son parti contre moi-même, quand elle sera dans la bouche de mes censeurs.