IdT – Les idées du théâtre


 

Dédicace

Tragédies saintes. David combattant. David triomphant. David fugitif.

Des Masures, Louis

Éditeur scientifique : Cullière, Alain

Description

Auteur du paratexteDes Masures, Louis

Auteur de la pièceDes Masures, Louis

Titre de la pièceTragédies saintes. David combattant. David triomphant. David fugitif.

Titre du paratexteAu Seigneur Philippe Le Brun

Genre du texteDédicace

Genre de la pièceTragédie

Date1566

LangueFrançais

ÉditionGenève, François Perrin, 1566, in-8°.

Éditeur scientifiqueCullière, Alain

Nombre de pages9

Adresse sourcehttp://www.e-rara.ch/gep_g/content/titleinfo/1751951

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Mise à jour2015-01-27

Mots-clés

Mots-clés français

GenreMystère ; « tragiques vers », « tragiques histoires »

SourcesÉcriture sainte ; refus du modèle de la tragédie antique ; refus des sujets antiques profanes, entendus comme fables mensongères

SujetHistoire sainte / feinte ; représentation de la foi ; refus de la fable mensongère ; refus de représenter les passions et les larmes

FinalitéÉdification des grands ; fortification de leur foi ; instruire ; prôner le respect de la parole de Dieu / dénoncer la parole flatteuse et mensongère

ExpressionRefus de la poésie lyrique latine ou française ; refus des termes nouveaux

Mots-clés italiens

GenereMystères (sacre rappresentazioni) ; storie tragiche, versi tragici

FontiSacre scitture ; rifiuto del modello della tragedia antica ; rifiuto degli argomenti anticho profani intesi come favole menzognere

ArgomentoStoria santa / finta ; rappresentazione della fede ; rifiuto della favola menzognera ; rifiuto di rappresentare le passioni e le lacrime

FinalitàEdificazione dei grandi ; fortificazione della loro fede ; istruire ; esaltare il rispetto della parola di Dio / denunciare la parola lunsinghiera e menzognera

EspressioneRifiuto della poesia lirica latina o francese ; rifiuto dei termini nuovi

Mots-clés espagnols

Género« Mystère » ; « trágicos versos », « trágicas historias »

FuentesEscritura santa ; rechazo del modelo de la tragedia antigua ; rechazo de los sujetos antiguos profanos, considerados como fábulas mentirosas

TemaHistoria santa/ fingida ; representación de la fe ; rechazo de la fábula mentirosa ; rechazo de representar las pasiones y las lágrimas

FinalidadEdificación de los grandes ; fortificación de su fe ; instruir ; recomendar el respeto de la palabra de Dios / denunciar la palabra linsonjera y mentirosa

ExpresiónRechazo de la poesía lírica latina o francesa ; rechazo de las palabras nuevas

Présentation

Présentation en français

Chantant la palinodie comme Bèze l’avait fait douze ans plus tôt, Louis des Masures décide, à partir de 1562, de consacrer sa plume à la défense du protestantisme. En matière de théâtre, il n’entend se « régler » que sur les « histoires saintes », car l’« antique Tragédie » ne développe selon lui que des « fables », et les « profanes auteurs » qui cherchent à la faire revivre recourent à des artifices et « termes nouveaux » pour susciter « passions et larmes ». À ce « passe-temps » frivole qui provoque une « affection malsaine », il oppose un théâtre de formation morale fondé sur la représentation de la vérité biblique, qui est une vérité historique, puisque les faits relatés sont réputés authentiques, mais aussi une vérité éternelle puisque l’action de Dieu dans le monde ne varie pas. Sur le plan formel, il privilégie l’« ancienne mode », c’est-à-dire l’esthétique du mystère qui permet, sans dénaturer la vérité, d’insérer tel ou tel « point circonstant » exigé par la transposition scénique. Mais il s’agira quand même de tragédie, non pas de celle qui conduit au « spectacle piteux et misérable » d’une catastrophe finale, mais d’une tragédie « assiduelle et vraie », proche de la vie en somme, où l’épreuve permanente sous le regard de Dieu prend tout son sens.

Texte

Au Seigneur Philippe Le Brun

{3} Je ne puis (mon cher Brun1) que sans fin je n’endure
Du regret en mon cœur la peine grave et dure
Pour l’absence de toi, duquel, selon les dons
Que Dieu t’a départis, les propos saints et bons
5    Me souloient2 apporter profit, soulas3 et joie.
Et quoi que maintenant on me dise ou que j’oie4,
(Hors le parler de Dieu) rien n’est, à mon avis,        
En valeur comparable à ton sage devis.
Or puisque du Seigneur la volonté m’en prive,
10    Il faut, en ton absence, au moins que je t’écrive
Et qu’à toi, ni à nul, je ne tienne secret
Combien, pour ne te voir, je porte de regret5.
Dieu tout sage et tout bon t’a tiré en Gascogne
Pour te faire (ô bonheur !) servir à sa besogne,
15    T’employant à son œuvre, en la triste saison,
Lorsque ses ennemis, sans cause ni raison,
Aux champs, bois, villes, forts, maisons, chemins et sentes,
Mettaient partout à mort les troupes innocentes,
Par tous moyens offerts, d’eau, feu, fer et acier ;    
20    Et la sainte Comtesse, en sa maison d’Assier6,
Sous le support d’en-haut, lors était défendue
Par toi, qui répondais à la peine entendue
De Montauban7, vaillante et fidèle cité,
Bruyant en ce dur temps le tumulte excité
25    {4} Sur le Lot quercinois, qui roule sa trouble onde
Pour se joindre au droit fil de Garonne la blonde.
Il me souvient que nous, alors que tu partis,
N’étant (aveugles gens) du futur avertis,
Tu concevais en bref du retour espérance,
30    Moi, de faire au pays certaine demeurance.
Mais comme l’Éternel, d’un secret prédestin8
Mène David au camp, pour au grand Philistin
En armes s’opposer, ainsi fait-il ta fonde9
Résister à l’orgueil qui sur son bras se fonde.
35    Moi, comme poursuivi de Saül, qui avec
L’avis et faux rapport du malheureux Doeg
Oppresse l’innocent, ainsi par force et guerre
Des malins suis contraint d’abandonner ma terre,
Pour éviter de mort le poursuivant danger,
40    Emmenant avec moi en pays étranger,
Pour souffrir désormais des peines mille et mille
Et vivre en dur exil, femme, enfants et famille.
Si en cet accident, que je me ramentois10,
J’eusse été assisté du réconfort de toi,
45    Plus douce m’eût semblé de l’ennui la matière.
Mais ce grand Dieu, duquel la providence entière
S’étend en l’univers pour son œuvre avancer,
Nous a ainsi voulu partir et dispenser11.
En Quercy, loin de nous, le Père débonnaire
50    T’exerce, pour les siens, d’un labeur ordinaire
Et veut que d’employer j’aie en ce lieu souci
{5} Ce qu’il me donne au bien de mes frères aussi12.
Mais quoi que par-deçà j’écrive, ou dise, ou lise,
Je souhaite mon Brun présent en cette Église,
55    Duquel étant privé, j’ai recours en ce lieu
Au soulas que me rend la parole de Dieu.
De Dieu, en tous ennuis, la Parole sacrée
Est le seul réconfort qui mon âme récrée.
Ce bien fait l’Éternel, qui des siens m’a compté,
60    Recevoir à mon cœur, par sa grâce et bonté13,
Laquelle, et son amour envers moi véhémente,
Sur tout en sa Parole, au vrai j’expérimente14.
Cette sainte Parole (à cause que ne puis
Me repentir encor de l’étude où me suis
65    Quelquefois adonné, et qu’encor ne m’amuse15
Ou la lyre latine, ou la française Muse)
M’a donné argument pour, en nombres divers16,
Écrire et t’adresser quelques tragiques vers,
Afin qu’en écrivant je laisse au moins les feintes17,
70    Pour ma plume régler sur les histoires saintes.
À cela m’a semblé convenable David,
De qui Dieu tellement le courage ravit18,
Qu’en toute affliction dure, étrange et moleste19,
Ce serviteur de Dieu, sur la bonté céleste
75    S’appuyant fermement, y a eu son recours,
Et il a de son Dieu éprouvé le secours,
Comme le Tout-puissant toujours de près assiste
À20 quiconque de cœur à l’invoquer persiste.
{6} Cette faveur de Dieu, promise à notre foi,
80    Avons-nous éprouvée en maint lieu toi et moi,
Dont tu verras les traits aux histoires présentes,
Que je t’envoie, afin que tu te représentes
(Les lisant à part toi) le courage endurci
Des Philistins, pressant Israël en Quercy,
85    Comme aussi de ma part je reconnais les termes
Des ennemis de Dieu, en leur poursuite fermes,
Et sur moi employant tout leur effort fervent21,
Que Dieu fait à l’instant évanouir au vent.
De Dieu donc, et des siens en son nom, les victoires
90    Me font écrire en vers ces tragiques histoires,
Qui serviront aussi pour instruire et former
À craindre le Seigneur et de vertu s’armer
Mon petit Masurim22, qu’en sa couche première,
Laissant de cette vie au monde la lumière,
95    Ta cousine Diane enfanta seul enfant,
Lequel Dieu veuille rendre à la fin triomphant
Sur tous ses ennemis, ainsi que l’espérance
De David a vaincu toute vaine assurance,
Ne s’assurant en soi23. Que plût au Souverain
100    Qu’en cette école instruit, notre bon duc Lorrain
Conformât à David entièrement sa vie,
Et que son âme à Dieu par foi jointe et ravie,
Méditât jour et nuit, ainsi que ce bon roi,
Du Seigneur souverain la souveraine Loi,
105    Rejetant le conseil de la langue nuisante,
{7} À cruauté soi-même et le glaive aiguisante24,
Pour le sang innocent épandre à l’abandon.
Plutôt de l’Éternel il eût reçu le don
D’avoir, comme David, en lieu du sanguinaire,
110    Les statuts de sa Loi pour conseil ordinaire.
Plût à Dieu que de toi il eût bien entendu
(Comme le chevalier ton frère l’a rendu
Bien adroit à cheval25) que le cheval qu’on barde
N’est point ce qui le Prince en la bataille garde,
115    Mais l’homme qui lassus26 à Dieu lève son cœur,
Ses ennemis renverse et demeure vainqueur.
Or David (si à nul27 peuvent ces carmes28 plaire)
En fait preuve apparente, et en est l’exemplaire.
Aussi l’ai-je voulu ici représenter
120    Pour servir à instruire et non pour plaisanter,
Ni de Dieu le mystère et la sainte Parole
Détourner, par abus, à chose vaine et folle,
Comme, pour quelquefois les yeux rendre contents,
Sont les publiques29 jeux produits à passe-temps.
125    Non, non. Que du vrai Dieu la Parole tant sainte
Jamais prise ne soit qu’en révérence et crainte.
Et je prie en ce lieu quiconque par loisir
Lire ou représenter ces vers aura désir,
Qu’il s’efforce à purger l’affection malsaine,
130    Pour n’estimer la chose ainsi légère et vaine30.
Plutôt qu’il considère au Géant abattu
Comme l’orgueil succombe à la simple vertu.
{8} Qu’en faisant de David au Géant conférence31
Le nom de l’Éternel il ait en révérence,
135    Qui abat la hautesse et renverse les forts,
Et de vigueur céleste anime un petit corps.
Qu’il voie en Jonathan mû d’affection bonne,
L’assistance qu’aux siens Dieu secourable donne.
Qu’il craigne et reconnaisse en Saül inhumain
140    De Dieu courroucé l’ire et la puissante main,
Qui punit en rigueur le mépris de son dire.
Qu’en ce roi d’Israël ingrat et rempli d’ire
Contre l’humble David, soit au vrai entendu
Que le loyal service est en vain dépendu32
145    Souvent envers les rois et grands seigneurs du monde,
Sur la faveur desquels l’homme s’arrête et fonde,
Comme qui fermement de s’appuyer fait cas,
Et s’assure au support d’un roseau qui est cas33.
Ce qu’on peut voir en moi autant, comme je pense,
150    Qu’en autre de nos jours, à qui la récompense
Du servir de trente ans loyal, entier et pur,
Est aujourd’hui l’exil, indigne, amer et dur34.
Qu’en David, délivré de travaux et d’oppresses,
Il sache que de Dieu sont sûres les adresses35,
155    Donnant secours aux siens, qui au besoin ne faut36,
Et que ce qui au monde est apparent et haut
N’est rien que vanité, sous laquelle se courbe,
(Ne regardant qu’à l’œil) l’humble et crédule tourbe.
Soit Doeg homme vain, qui les faveurs reçoit    
160    {9} D’un roi, que par flatter et mentir il déçoit37.
Soit vu en ce flatteur et aux dures atteintes
Du venin de sa langue, où sont ses flèches teintes,
Le naturel des rois, qui en leurs hautes cours,
Se rendant au parler de la Vérité sourds,
165    Écoutent volontiers quiconque par grand’38 cure    
Confondre et outrager l’innocence procure39.
Ces personnages donc, pour les connaître mieux,
Ai-je voulu ici représenter aux yeux
Des bénins spectateurs. Mais l’action présente
170    J’ai cependant rendue entièrement exempte
Des mensonges forgés et des termes nouveaux
Qui plaisent volontiers aux humides cerveaux40
Des délicates gens, voulant qu’on s’étudie41        
De rendre au naturel l’antique tragédie.
175     Moi, qui de leur complaire en cela n’ai souci
Pour l’histoire sacrée amplifier ainsi
De mots, d’inventions, de fables mensongères,
J’ai volontiers quitté42 ces façons étrangères
Aux profanes auteurs, auxquels honneur exquis
180    Est par bien inventer, feindre et mentir acquis,
Et à la vérité simple, innocente et pure
(Pour envers le Seigneur ne faire offense dure)
Me suis assujetti. Car qui invente et ment
N’acquiert en cet endroit déshonneur seulement,
185    Ains43, au scandale ouvert de maint fidèle, attente
Encontre Dieu commettre impiété patente44.
{10} J’ai donc suivi de près, et toujours je suivrai,
Ce qui est en ceci de naturel et vrai.
À quoi si quelquefois je viens mêler ensemble
190    Quelque point circonstant45, cela (comme il me semble,
Si l’Écriture sainte on confère de fait)
Ni tort ni violence à l’histoire ne fait.
Afin donc qu’au théâtre icelle j’accommode,
Ici je représente, à l’ancienne mode,
195    Quelques tragiques traits, lesquels je forme autant
Que la chose de soi me le va permettant.
Par quoi si point ne sont agréables mes carmes
Aux esprits désireux des passions et larmes
Que peuvent exprimer les autres écrivains,
200    Traitant sujets pour eux et profanes et vains,
Je les laisse admirer d’iceux la libre course,
Qui déguise l’histoire et la vérité, pour ce
Que leur loi le permet. Assez ce me sera
Quand équitablement la cause on jugera,
205    Mettant la différence (aux bons juges notoire)
Entre les saints Écrits et la profane histoire.
Seulement ai voulu (laissant la marche à part
Du brodequin tragique46 et des termes le fard)
Retenir, pour enseigne aux passants rencontrée,
210    Le nom de tragédie et l’écrire à l’entrée.
Que si quelqu’un s’avance à reprocher ce point,
Que la chose déduite47 au nom ne répond point
Et que sentir au vrai ne fait ma basse veine
{11} Le tragique, induisant à la fin de la scène
215    Un spectacle piteux et misérable à voir,
Pour réponse je donne à entendre et savoir
Que David, endurant toujours nouvelle plaie,
Joue une tragédie assiduelle et vraie,
Duquel ainsi la vie agitée en tout lieu,
220    Est figure de Christ et des enfants de Dieu
Qui, par croix et misère et peine rigoureuse,
Contendent vaillamment à la victoire heureuse48.
Or toi, mon Brun, mon frère, et moi, si en nous vit
La vraie et ferme foi qui anima David,
225    À l’exemple de lui marchons de bon courage
Tout à travers du monde, encontre tout orage,
Nous assurant en Dieu, dont la main nous a mis
Au combat pour défaire enfin nos ennemis.
Et jà de sa faveur la vraie expérience
230    Nous montre la victoire en notre patience.
Allons après David, à Dieu son cœur levant49.
Mais allons après Christ, qui marche et va devant.
Combattons en David, tirant son coup de fonde50.        
Mais combattons en Christ, qui a vaincu le monde.
235    Christ est notre victoire, auquel, sans fin ni bout,
Soit honneur, force, gloire et empire sur tout.