IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Le Torrismond du Tasse

Vion d’Alibray, Charles

Éditeur scientifique : Lochert, Véronique

Description

Auteur du paratexteVion d’Alibray, Charles

Auteur de la pièceVion d’Alibray, Charles

Titre de la pièceLe Torrismond du Tasse

Titre du paratexteAu lecteur

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie

Date1636

LangueFrançais

ÉditionParis, Denis Houssaye, 1636, in-4°

Éditeur scientifiqueLochert, Véronique

Nombre de pages35

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f1

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Dalibray-Torrismond-Preface.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Dalibray-Torrismond-Preface.html

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Mise à jour2015-08-11

Mots-clés

Mots-clés français

GenreTragédie ; comédie ; tragi-comédie

SourcesIl Re Torrismondo du Tasse

SujetInventé / historique ; altération du texte-source ; altération de l’Histoire ; vrai / vraisemblable ; bienséance (inceste)

DramaturgieRécits ; représentation des passions ; mécanismes de la pitié ; reconnaissance ; récit / représentation ; dénouement ; règles

LieuPays éloigné

ActionUnité ; épisodes

Personnage(s)Alvide ; Torrismond ; héros moyen

ComédiensÉloge de Montdory

RéceptionReprésentation / lecture ; utilité de l’argument et des notes

ExpressionStyle tragique ; pointes ; sentences

AutreAnciens et modernes ; choix du titre ; traduction

Mots-clés italiens

GenereTragedia ; commedia ; tragicommedia

FontiTorquato Tasso, Il Re Torrismondo

ArgomentoInventato / storico ; alterazione della fonte testuale ; alterazione della storia ; vero / verosimile ; buona creanza (incesto)

DrammaturgiaNarrazioni ; rappresentazione delle passioni ; meccanismi della pietà ; riconoscimenti ; narrazione / rappresentazione ; epilogo ; regole

LuogoPaese lontano

AzioneUnità ; episodii

Personaggio(i)Alvide ; Torrismond ; eroe medio

AttoriLode di Montdory

RicezioneRappresentazione / lettura ; utilità del argomento e delle note

EspressioneStile tragico ; concetti ; sentenze

AltriAntichi e Moderni ; scelta del titolo ; traduzione

Mots-clés espagnols

GéneroTragedia ; comedia ; tragicomedia

FuentesTorquato Tasso, Il Re Torrismondo

TemaInventado / histórico ; alteración de la fuente textual ; alteración de la Historia ; vero / verosímil ; decoro (incesto)

DramaturgiaRelaciones ; representación de las pasiones ; mecanismos de la piedad ; reconocimiento ; relación / representación ; desenlace ; reglas

LugarPaís alejado

AcciónUnidad ; episodios

Personaje(s)Alvide ; Torrismondo ; héroe medio

Actor(es)Elogio de Montdory

RecepciónRepresentación / lectura ; utilidad del argumento y de las notas

ExpresiónEstilo tragico ; conceptos ; sentencias

OtrasAntiguos y modernos ; elección del título ; traducción

Présentation

Présentation en français

Après avoir traduit deux pastorales italiennes, Vion d’Alibray adapte en 1636 Il Re Torrismondo, l’unique tragédie du Tasse, que la Jérusalem délivrée a porté au premier rang des poètes épiques modernes. En plein renouveau de la tragédie en France, la traduction de cette pièce et celle du Soliman de Bonarelli, évoquée à la fin de la préface, permettent à Vion d’Alibray de participer aux débats théoriques sur les nouveaux principes de l’esthétique tragique. Il entreprend de concilier ces derniers avec certains aspects de la tragi-comédie, qui est le genre le plus en vogue dans les années 1630 : la richesse de la matière, la primauté du spectacle par rapport au récit et le dénouement heureux. Dans sa longue préface, truffée de références érudites, d’Alibray se livre à un examen détaillé de l’œuvre du Tasse, qu’il défend contre un certain nombre de critiques, avant de justifier les transformations qu’il lui a apportées et de présenter son travail de traducteur. Mettant en scène une action entièrement fictive, dont le nœud est un amour incestueux involontaire, et caractérisée par l’abondance romanesque de sa matière et par la complexité de son intrigue, la tragédie du Tasse contraste avec les nombreuses tragédies françaises à sujet antique produites dans le sillage du succès de La Sophonisbe de Mairet en 1634. D’Alibray fait néanmoins son éloge, en vantant l’invention du sujet, la représentation des passions et l’unité de l’action, ce qui le conduit à aborder plusieurs questions dramaturgiques importantes. Il s’agit notamment du choix du sujet, de sa vraisemblance et de sa bienséance, ainsi que des moyens de susciter la pitié. D’Alibray se montre particulièrement sensible à la tension qui caractérise l’œuvre dramatique entre les enjeux poétiques et rhétoriques et les exigences de la scène. Il souhaite en effet rendre représentable une œuvre que la longueur et l’abondance des récits destinent, selon lui, principalement à la lecture. Il intervient donc pour raccourcir le texte du Tasse, en supprimant certaines scènes et en réduisant les narrations, et pour modifier le dénouement, en portant à la scène les suicides des deux héros que le Tasse confiait entièrement au récit. Évaluant les effets respectifs du verbe et du spectacle, d’Alibray s’efforce de les concilier en offrant au public à la fois la vue de deux morts sanglantes et leur déploration pathétique dans les scènes suivantes. Malgré l’humilité affichée de sa posture de traducteur, Vion d’Alibray manifeste ainsi une conscience aiguë de la spécificité de l’écriture dramatique et apporte une contribution non négligeable aux réflexions contemporaines sur la dramaturgie tragique1.

Texte

Au Lecteur

[NP1] C’est à toi seul, lecteur, que je dédie cet ouvrage, afin de t’obliger, qui que tu sois, à défendre ce que je te donne. Pour te rendre curieux de le voir, il suffit de dire qu’il est tiré du Tasse, poète si excellent que même un des plus grands hommes de son pays a montré l’avantage que sa Jérusalem avait sur l’Énéide2, et qu’un des nôtres a chanté de lui qu’il était

Le premier en honneur, et le dernier en âge3.

Néanmoins pour déférer à l’Antiquité le respect qui lui est dû, nous le louerons encore assez, ce me semble, si nous disons avec un grand esprit de ce temps, que Virgile est cause que le Tasse n’est pas le premier, et le Tasse, que Virgile n’est pas le seul4. Du moins on ne saurait nier qu’il n’ait ceci par-dessus l’autre, que c’est un auteur universel, et qui, sans parler de tant de discours et de dialogues qu’il nous a laissés en prose, a travaillé et réussi parfaitement en toutes sortes de poésie, mais particulièrement en la dramatique et aux pièces de théâtre. De cela font foi l’Aminte5 et le Torrismond : [NP2] l’un, pastorale, et l’autre, tragédie, mais tous deux dans un style sérieux. Car pour les comédies, il les avait en aversion comme étant contraires à la gravité de ses mœurs et de sa modestie, et même il était marri qu’Aristote eût enseigné qu’on y devait tirer matière de risée des choses qui choquaient l’honnêteté et la bienséance6. Aussi l’intrigue d’amour qui passe sous son nom n’est pas en effet7 de lui, et quoique la différence du style nous le montre assez, son propre témoignage le confirme encore, d’autant qu’il se fâcha plus qu’on la lui donnât que d’aucun larcin qui lui fut jamais fait de ses ouvrages8.

L’Aminte donc, et le Torrismond sont les seules pièces de théâtre qu’il nous a données, chacune très accomplie en son espèce. L’une fut le coup d’essai et le chef-d’œuvre tout ensemble des pastorales, et l’autre est encore aujourd’hui estimée la merveille des tragédies italiennes9. Et qu’on ne s’arrête pas à ce que notre auteur en écrit dans une de ses lettres, car ou il en parle plutôt par humilité que par jugement, ou au pis aller ce qu’il en dit n’est qu’un effet de cette mélancolie si naturelle aux grands hommes, et qui leur donne des dégoûts des plus beaux ouvrages. C’est ainsi que l’un condamne en mourant son Énéide, et l’autre sa Jérusalem, de sorte qu’il ne faut pas s’étonner si par la même raison cette admirable tragédie a pu déplaire aussi au Tasse. Il est certain que les esprits sublimes ont des pensées qui vont bien plus loin que les paroles, et qu’ils [NP3] n’expriment jamais si bien leurs idées, qu’ils ne voient toujours quelque degré de perfection au-delà, mais ce n’est pas à dire qu’ils aient juste sujet, ni nous après eux, de mépriser d’excellentes copies, à cause qu’elles ont été tirées sur de plus excellents originaux. En effet, le Torrismond n’est pas une pièce qui ait été composée à l’aventure, ses vers nous l’enseignent assez, ni le dessein n’en a pas été pris à la hâte, mais fut un dessein prémédité10. Le Tasse demeura longtemps sans achever cette tragédie, et la raison qu’il en rapporte quelque part, c’est que se sentant déjà fort triste par nature et par accident, il craignait de travailler sur une matière qui ne pouvait qu’entretenir sa mélancolie. Néanmoins, à la sollicitation de ses amis, il la mit enfin en l’état où nous la voyons maintenant, sans s’arrêter beaucoup toutefois à ce qu’il en avait déjà tracé11. Il changea de nom à son principal personnage, lui donnant celui qui sert de titre au livre, et fit même que le Roi des Goths, qui dans son premier dessein était l’ami trahi, est ici celui qui trahit, ce qui montre bien que son sujet est entièrement fabuleux, quoiqu’on le reconnaisse assez en considérant comme il est dans une intrigue de roman, et dans cet ordre que Castelvetre appelle renversé12, si bien que pour le développer et lui donner une suite naturelle, il faut commencer par la fin du quatrième acte.

Il semblerait pourtant que le poète héroïque cherchant d’être cru, et devant tromper par la vraisem[NP4]blance, et non seulement persuader que les choses qu’il traite sont véritables, mais les supposer si bien aux sens qu’on pense être présent, les voir et les ouïr ; il semblerait, dis-je, qu’étant obligé de gagner dans nos esprits cette opinion de vérité, il viendrait bien mieux à bout de son intention s’il empruntait son sujet de l’Histoire. La raison en est que les grandes actions qui se sont passées jusques à notre temps, comme sont celles que se propose la tragédie, étant toutes écrites, celles qui ne le sont pas nous paraissent aussitôt controuvées13, et par conséquent indignes de mémoire. Les poètes sont imitateurs, il faut donc que ce soit du vrai, parce que la fausseté n’est rien, et ce qui n’est rien ne saurait être imité. Le but d’un poète héroïque, comme j’ai dit, c’est la vraisemblance, mais celui qui prend un sujet fabuleux la quitte d’abord14, puisqu’il n’est pas croyable qu’une action illustre comme celle qu’il décrit, n’ait pas été donnée en garde à la postérité par la plume de quelque fameux historien. Les événements extraordinaires ne peuvent demeurer inconnus, et quand on n’en a point ouï parler, de cela seul on peut tirer une preuve de leur fausseté, et lors on leur refuse son consentement. Enfin, on n’attend point l’issue des choses comme on ferait si on les estimait tout à fait ou en partie véritables. La foi manquant, le désir, la pitié, la crainte, la tristesse, la joie, et toute sorte de plaisirs et de passions cessent. Voilà à peu près ce que j’ai recueilli d’un côté et d’autre dans le Tasse, pour prouver qu’il faut que le sujet de la tragé[NP5]die soit véritable et connu15. Et quoiqu’il me suffît de dire que notre auteur n’ayant pas ignoré ces raisons puisqu’elles viennent de lui, il en a sans doute eu de plus fortes pour ne les pas suivre, je répondrai néanmoins que le poète n’est point obligé de chercher nécessairement la vraisemblance de ce qui a été, mais seulement de ce qui a pu être16 ; que la tragédie n’étant qu’une tromperie selon l’avis de Gorgias17, où celui qui abuse le mieux est estimé le plus juste, il est certain que cela se fait plus aisément avec les couleurs et les artifices du mensonge ; que les fables sont bien souvent plus belles que la vérité même, au moins qu’elles sont d’ordinaire plus diversifiées, et par conséquent plus agréables ; que dans les sujets feints on peut faire tomber tous les incidents imaginables, et par là remplir l’esprit d’admiration et de merveille ; qu’il vaut encore mieux composer une pièce qui soit toute d’invention, que, pour plaire davantage, déguiser et altérer l’histoire de telle sorte qu’elle en soit méconnaissable, et sur un petit fondement de vérité, élever mille mensonges, qui, s’ils ont de soi quelque laideur, doivent être horribles, mêlés avec leurs contraires ; enfin que si les maîtres de l’art ne défendent pas d’inventer des sujets de comédies, parce qu’on n’y introduit que des personnes de médiocre condition, dont il n’importe pas que les aventures soient véritables, puisqu’aussi bien elles demeurent la plupart du temps inconnues18, par la même raison il sera permis au poète héroïque de feindre, pourvu que ce soit des [NP6] actions arrivées depuis longtemps en un pays éloigné, et dont nous ne puissions pas avoir une science si certaine19.

C’est ce qu’a fait très judicieusement le Tasse, qui nous donnant une tragédie fabuleuse, nous persuade que le royaume des Goths, la Norvège et la Suède en ont autrefois été le théâtre. De moi, si j’avais à trouver quelque chose à redire en cette sorte de tragédies, ce ne serait pas précisément de ce qu’elles sont d’invention, mais de ce que leur sujet étant tout nouveau, et outre cela plus ingénieux et plus embarrassé que les autres, il peut arriver qu’elles travaillent davantage notre esprit pour les comprendre, que nous ne sommes émus à compassion par les accidents qu’elles représentent20. Le remède à cela, c’est de les voir ou de les lire plus d’une fois, car de cette sorte le sujet nous devient toujours plus familier, et s’établit si bien dans notre créance21 que nous prenons plaisir après à nous y laisser toucher. Et puis, comme il est malaisé de découvrir d’abord22 toute la disposition et toutes les beautés d’une pièce inventée selon les règles, si nous y faisons une revue, nous venons à y remarquer mille nouvelles grâces, et confessons que ce qui nous paraissait au commencement obscur et confus, était seulement caché et brouillé d’artifice. Il m’en est ainsi arrivé en la lecture du Torrismond, que je n’ai point bien compris ni admiré qu’après l’avoir regoûté et repassé plus d’une fois. De quoi ne s’étonneront pas ceux qui l’auront vu en sa langue, sachant qu’il n’est [NP7] guère moins difficile que beau.

Cependant je te promets de t’en faire entendre parfaitement dans ma version23 et toute la finesse et toute la suite dès la première lecture. À quoi serviront de beaucoup l’argument que je t’en donne, et les additions que j’ai fait mettre à la marge, qui suppléent aucunement24 à ce qui semblerait devoir être plus éclairci25 ; ce qui est un avantage que sa représentation ne pouvait pas avoir, outre que la parole vole trop vite pour laisser dans l’esprit de l’auditeur une impression assez forte des moindres choses qu’il est besoin de remarquer pour une entière intelligence, et qu’en un sujet plein comme celui-ci, une seule faute de mémoire de l’acteur ou quelque changement dans le vers sont bien souvent capables de causer de la confusion à tout le reste. Ajoutez à cela que chacun n’aime pas ces longs récits, dont l’usage est pourtant si nécessaire dans une pièce composée dans les règles, et dont celle-ci est toute remplie26. Et néanmoins c’est une chose assurée que, si durant quelque narration l’esprit s’échappe et se détourne ailleurs tant soit peu, il perd incontinent le fil ou de l’histoire, ou de la fable27. Aussi, pour en parler franchement, je ne crois pas que ce fût l’intention du Tasse de faire une tragédie pour le théâtre, mais seulement de feindre un sujet agréable à lire, et de travailler plutôt à de belles peintures qu’à des scènes commodes et plaisantes à la vue28. On le peut reconnaître par ce long discours de Torrismond avec le Conseiller, et particulièrement par cette ample des[NP8]cription de la tempête, en une occasion où il semble que le remords du crime qu’il était pressé de déclarer, ne lui devait pas tant permettre de s’y étendre29. On le voit aussi dans ce récit exact de l’appareil des jeux et des magnificences qu’il commande qu’on fasse pour la réception de Germon, lorsque l’arrivée prochaine de cet ami trahi lui jetait bien d’autres soucis dedans l’âme30. Tant il est vrai que ce grand génie était comme un torrent qui ne pouvait s’arrêter ni souffrir de digue ou de rivage, là où les fontaines et les étangs, c’est-à-dire ceux qui n’ont qu’une veine médiocre, demeurent paisibles et jamais ne se débordent31. Mais comme les pauvres qui manquent des choses nécessaires à la vie, médisent d’ordinaire de ceux qui sont dans l’opulence jusques au luxe, de même il ne faut pas s’étonner que des esprits secs et stériles ne veuillent point excuser en notre auteur un semblable vice qui vaut pourtant beaucoup mieux que leur vertu. Et quoique dans ma version32 j’aie abrégé les endroits dont je parle, et d’autres que je passe sous silence pour n’être pas ennuyeux, néanmoins, comme en une si vaste tragédie il était bien difficile de rencontrer justement33 ce qui était de plus nécessaire, dans sa seconde représentation, je retranchai encore beaucoup de choses qui semblaient un peu languissantes. Nonobstant ceci, je t’assure que, pour les raisons que je t’en ai dites, cette tragédie sera toujours plus agréable à lire qu’à ouïr réciter, ou si elle satisfait étant récitée, ce sera quand on l’aura lue, ou qu’on l’aura déjà [NP9] vu représenter. Ce que tu ne dois pas trouver étrange, car si quelques pièces réussissent d’abord dans l’action et sur le théâtre, qui sont froides après, et principalement quand on les voit sur le papier et dans le cabinet34, qu’est-ce qui empêche qu’il n’y en ait aussi, dont la première représentation ne ravisse pas tant, et qui d’ailleurs35 sont miraculeuses à lire36 ? Ces vers entrecoupés par plusieurs entreparleurs37, qui ont de la grâce dans la bouche des acteurs, ne font qu’embrouiller l’esprit quand ils sont imprimés38, comme ces récits longs et historiques qui viennent souvent à bout de la patience de quelques auditeurs, sont trouvés admirables alors qu’on les considère39 et qu’on les lit attentivement. Ce n’est donc pas l’oreille qu’il faut prendre pour souverain juge en ces occasions, mais seulement la vue, c’est-à-dire la lecture ; et c’est ici, comme partout ailleurs, qu’un témoin oculaire vaut plus que dix qui n’ont qu’ouï40. Aussi Thalès, interrogé de combien l’imposture était éloignée de la vérité, répondit sagement : d’autant que les yeux le sont des oreilles. Et à ce propos tu me permettras de rapporter en passant ce qu’on attribue au Tasse, quoique je l’aie lu autre part, mais je suis bien aise, parlant de lui, de parler avec lui. Comme on lui demandait pourquoi Homère avait feint que les songes vrais venaient à nous par la porte de corne, et ceux qui étaient faux par la porte d’ivoire, il dit que par la corne il fallait entendre l’œil, à cause de leur ressemblance en couleur (j’ajouterai que même une de ses tuniques s’appelle cornée) et que par {NP10 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f11} l’ivoire, les dents nous étaient signifiées à cause de leur blancheur et de leur matière pareille à l’ivoire ; enfin qu’Homère nous enseignait par là qu’on pouvait seulement juger avec certitude de ce que nous voyions nous-mêmes, et non pas toujours de ce que nous entendions de la bouche d’autrui ; que si cela doit avoir lieu quelque part, c’est particulièrement dans la poésie, témoin celui qui allant réciter d’un mauvais ton des vers de Malherbe, disait : « Écoutez les plus méchants vers du monde », et les allant bien réciter, « Écoutez les plus excellents qui furent jamais »41. Et afin qu’on ne se moque pas de moi, si dans cette application je compare la poésie aux songes : qu’est-elle, après tout, que la rêverie d’un esprit tranquille, une chose douce, vaine, diverse et chimérique, comme la plupart des songes, et qui s’attribue je ne sais quoi de divin aussi bien qu’eux ? Mais laissant ces menues recherches à part, je reviens, et dis qu’assurément tu vas trouver cette tragédie incomparable, tant pour l’invention dont tu découvriras qu’elle est toute remplie, et qui pour peu qu’on la voulût étendre fournirait un juste roman, qu’à cause de la beauté et de la variété des passions qui y sont si naïvement42 représentées43. D’un côté, tu verras Alvide agitée de deux mouvements bien contraires, d’amour et d’inimitié: d’amour pour son cher Torrismond et d’inimitié pour Germon, contre lequel elle ne respire que des désirs de vengeance, qui d’ordinaire ont tant de grâce dans les tragédies ; et, d’autre part, tu la verras si sage et si résignée aux volontés de Torrismond {NP11 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f12} qu’elle croit son mari, que de consentir même d’aimer Germon pour l’amour de lui. Cependant, nonobstant une amour si honnête et si vertueuse, dès le commencement, dans le progrès et sur la fin de cette pièce, elle te paraîtra toujours très malheureuse et très digne de pitié. Considère ses inquiétudes dans le premier acte, ses défiances dans le troisième, et dans le cinquième ce désespoir qui l’oblige à se tuer, et si tu n’en es touché, dis hardiment que tu as le cœur de marbre. De moi, voyant combien ce personnage était funeste, j’ai cherché la raison pourquoi le Tasse n’a pas intitulé cette tragédie L’Infortunée Alvide plutôt que Le Torrismond, et je n’en trouve point d’autre sinon que Torrismond paraît dans tous les actes, et qu’il est la principale cause des désastres qui arrivent44. Si ce n’est qu’il faille dire avec un grand maître en la connaissance de ces choses, que la compassion s’excite par la misère d’une personne qui n’est ni tout à fait vicieuse, ni tout à fait vertueuse aussi45 ; non tout à fait vicieuse, parce qu’on ne plaint point le méchant qui n’a que le mal qu’il mérite, et comme chacun se flatte en l’opinion de sa probité, on n’appréhende point pour soi ce qu’on lui voit souffrir. Il ne faut pas non plus que la personne soit entièrement vertueuse, d’autant que l’infortune de celui qui est bon ne donne point de commisération, puisque ce qui nous en donne, c’est de voir arriver aux autres ce que nous craignons qui ne nous arrive, mais nul ne redoute de sinistres succès46 pour des vertus qui doivent {NP12 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f13} bien plutôt être récompensées de quelque bonheur. Suivant cette maxime, et supposé que la tragédie se doive appeler du nom du personnage le plus pitoyable, c’est justement47 que celle-ci est dite Le Torrismond, comme ayant toutes les conditions requises pour émouvoir la compassion ; car il n’est pas tout à fait bon, puisqu’il a violé les lois de l’amitié et trahi Germon, ni tout à fait méchant, puisqu’il n’a failli que par force et après une longue résistance, que ce n’a été que par amour et par ignorance, qu’il a de si sensibles remords de son péché, enfin qu’il est plus malheureux que criminel, et plus digne de commisération que de haine. Mais s’il m’est permis de dire mon sentiment là-dessus, je trouve la dernière partie de ce raisonnement d’Aristote plus subtile que solide, et je le quitterais volontiers en ceci pour ne le pas abandonner en une chose de plus grande importance, telle qu’est l’amour et la recherche de la vérité48. Son opinion aurait lieu si notre vertu pouvait boucher toutes les avenues à la fortune, et si par une secrète ordonnance d’en-haut, nous n’étions pas bien souvent plus misérables que nous méritons moins de l’être. Mais cela étant, comme personne n’en doute, qui est-ce qui n’aura sujet de craindre pour soi, et de plaindre par conséquent les malheurs qu’il verra survenir à autrui, quoique celui qui souffre, et celui qui voit souffrir soient les plus gens de bien du monde ? Car tant s’en faut que l’affliction des hommes de bien ne se fasse pas ressentir à ceux qui font profession d’une même pro{NP13 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f14}bité, pour la raison qui a été alléguée, qu’au contraire l’exercice le plus ordinaire des bonnes âmes, c’est de prendre compassion de l’innocence opprimée et accablée sous le faix des infortunes49 ; d’autant plutôt qu’on peut accuser les autres de leurs désastres, et que pour une Alvide qui est seulement malheureuse, il y en a cent pareils à Torrismond, qui sont aucunement50 coupables. Et quant à ce qui a été dit qu’on n’a pitié que des maux qu’on appréhende, sans doute que cela n’est pas non plus absolument véritable, car il suffit qu’ils nous pouvaient arriver pour en avoir pitié, ainsi un vieillard pleurera le décès trop précipité d’un jeune homme, quoique ce vieillard soit hors du danger de mourir en la fleur de son âge, ainsi l’on aura pitié d’un criminel qu’on mène au supplice, parce que c’est un homme comme nous, et qu’en effet nous pouvions naître aussi enclins que lui au vice, et suivre un même train de vie.

De cette autorité de la fortune sur nous, et de cette cause secrète dont nous parlions un peu auparavant, qui fait que les événements ne sont pas en notre puissance, on doit tirer la raison des misères d’Alvide, et répondre en même temps à une autre objection qu’on fait au Tasse d’avoir voulu que Sylvie dans son Aminte courût deux si grands dangers, l’un de son honneur entre les mains du satyre, et l’autre de la vie à la poursuite du loup, sans que ses actions eussent mérité de si fâcheuses rencontres, quoiqu’on peut dire que c’était pour punition du traitement injuste et cruel que son amant recevait d’elle. {NP14 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f15} Certes, je trouverais bien plus mauvais que Sylvie, aussitôt qu’elle se voit délivrée de ce bouquin51, après que sa virginité a couru un si grand péril, après avoir été exposée toute nue aux regards d’un satyre et de deux bergers, qu’une fille, dis-je, chaste et honnête comme on nous la dépeint, s’en aille incontinent à la chasse et à ses premiers passe-temps, vu que la seule pensée d’un si honteux accident lui devait faire oublier toute autre chose, et la remplir de tant de confusion qu’elle eût même horreur de paraître au jour. J’estime pour moi que cela ne saurait s’excuser que par la nécessité de la règle des vingt-quatre heures52.

Après le personnage d’Alvide suit celui de Torrismond, où tu considéreras ce cruel combat qu’il ressent dans l’âme, pour avoir trahi Germon, et pour ne pouvoir quitter Alvide, la peine où le met l’arrivée et la présence de son ami, celle où il est, découvrant que Rosmonde n’est pas sa sœur, apprenant qu’il a commis un inceste, et voyant Alvide morte. Mais quoi, si tu l’as vu représenter à notre Roscius français53 (car il est bien aussi honnête homme, et hante bien d’aussi honnêtes gens que l’autre54), cet homme qui parle de tout le corps, et qui fait trouver une narration de deux cents vers trop courte, et particulièrement si tu as remarqué ces discours ambigus et artificieux qu’il tient lorsqu’on lui annonce la venue de Germon ou qu’il parle à lui-même, et comme il montre deux visages, ainsi qu’il a deux cœurs, l’un pour son ami et l’autre pour sa maîtresse, tu confesseras {NP15 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f16} que s’il ne se peut rien ajouter à son action, aussi ne saurait-on rien désirer dans son personnage. Germon vient après, agité des mêmes passions que Torrismond, mais avec cette différence, que dans le combat d’amour et d’amitié qu’éprouve Torrismond, l’amour a le dessus, et dans celui de Germon, c’est l’amitié qui l’emporte. Considère ensuite ce zèle louable du conseiller au service de son maître, ce désir de grandeur dans Rusille, et au contraire ce généreux mépris des couronnes dans Rosmonde, et ce puissant amour de la virginité qui lui fait même refuser un monarque pour époux. Considère, dis-je, ces divers et contraires mouvements, et tu verras qu’ils tendent et s’accordent à composer un tout le plus accompli du monde. Tu seras ravi de voir qu’une tragédie contienne tant de matière sous une même forme, et que toutes ces choses soient tellement composées que l’une regarde l’autre et lui correspond, l’une dépend nécessairement ou vraisemblablement de l’autre, si bien qu’une seule partie ôtée, le reste tombe en ruine. Car de condamner comme superflue la dispute de la Reine avec Rosmonde touchant le mariage, qui fut la première pierre d’achoppement à quelques-uns, il n’y a point d’apparence55, puisque même quand elle serait aucunement56 inutile, on nous enseigne qu’il faut laisser lieu aux digressions et à l’art dans les tragédies, et que ces épisodes y sont comme les meubles et les autres ornements dans une maison. Mais je soutiens qu’elle est extrêmement nécessaire, vu que le seul expé{NP16 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f17}dient qui restait, au point où les affaires se trouvaient réduites, c’était que Rosmonde épousât Germon, et que pour n’y avoir pas consenti, et n’avoir pas été bien persuadée, tous les malheurs qui suivent arrivèrent. Elle n’est pas trop longue non plus, tant pour la raison de sa nécessité, que parce qu’il est plus aisé de l’ôter tout à fait que d’en retrancher quelque chose sans la rendre défectueuse. Mais ils objectent que dans l’impatience qu’on a de savoir ce qui réussira de la venue de Germon, elle est importune, ou fait même oublier le principal sujet. Pour ce dernier inconvénient, il me semble qu’il n’y a que ceux-là qui s’en doivent plaindre, dont l’esprit faible, s’il vient quand il est bandé à se relâcher tant soit peu, se retrouve en son premier état, et aurait presque besoin qu’on recommençât tout de nouveau les mêmes choses, semblable en cela à ces cordes de luth, lesquelles si on les lâche lorsqu’elles sont tendues, s’en retournent incontinent d’où on les avait tirées. Qu’elle soit importune non plus, il ne se peut dire, car encore qu’il faille toujours se hâter de venir à l’action, on doit prendre garde néanmoins à le faire sans se précipiter, et bien souvent même ce n’est pas un petit artifice de savoir retarder et retenir quelque temps le désir et l’esprit en suspens. Pour moi, je croyais qu’encore que cette dispute fût assez sérieuse et assez convenable en une tragédie, que néanmoins après les tristes récits d’Alvide et de Torrismond, c’était comme ces couleurs plus gaies qu’on applique dans les tableaux auprès des ombres. {NP17 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f18} Pour ce qui regarde quelques considérations particulières que Rosmonde allègue contre le mariage, et que l’on trouve mal dans la bouche d’une princesse, ou du moins d’une personne tenue pour telle, quoique je n’en sois pas responsable, et que ce m’ait été trop de hardiesse de retrancher ou changer quelque chose dans la disposition de notre auteur, sans entreprendre aussi de réformer ses pensées, je soutiens encore pourtant qu’il n’y a rien contre la bienséance et qui ne puisse être facilement supporté d’un juge équitable. Des paroles on en vient aux effets, et l’on condamne l’inceste de Torrismond comme une chose qui choque l’honnêteté et les bonnes mœurs57. Vraiment de tous les défauts imaginaires du Tasse, celui-ci est bien le plus injuste et le plus mal fondé. Que l’inceste soit un crime abominable, j’en demeure d’accord, et je ne répondrai pas avec un impie que pour montrer la légèreté de cette faute les Latins se sont contentés de la nommer inceste, comme qui dirait simplement contraire à la chasteté, car c’est ainsi que le poète appelle Busiris « non louable » au lieu de « détestable »58. Je sais quelle est la pudeur de la nature, qu’un grave philosophe et médecin espagnol59 a dit qu’Adam ne contribua60 pas à la production de la première femme la matière dont les hommes sont d’ordinaire engendrés, de peur qu’il ne se mêlât après avec sa fille, quoiqu’en ce temps-là où le genre humain ne subsistait qu’en deux personnes, la nécessité de le multiplier peut servir aucunement61 de dispense. Je sais {NP18 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f19} que les bêtes mêmes sont raisonnables en ce point :

Ferae quoque ipsae Veneris evitant nefas
Generisque leges inscius servat pudor62,

et que jusques aux choses insensibles, les lois de ce respect s’observent, qu’on ne greffe pas un arbre de ses scions63 propres, et qu’on ne sème guère un champ du grain qu’il a porté. Je n’excuserai donc pas dans le Tasse une amour illicite d’un frère envers sa sœur, telle qu’on la voit dans la Canacé, pièce italienne64. Je dirai seulement qu’il y a une grande différence entre pécher ignoramment et pécher à escient et de volonté délibérée ; le dernier est digne du supplice, et le premier de commisération. En effet, que peut-on remarquer dans l’inceste de Torrismond qu’un accident pitoyable de la vie et de la fortune, ordinaire sujet des tragédies, et tant s’en faut que son action soit de mauvais exemple, qu’au contraire elle témoigne combien ce crime-là est horrible qui oblige à se tuer celui qui l’a commis quoique sans crime. Mais afin qu’on ne s’imagine pas que ceci soit sans autorité, tu rencontreras une pareille chose dans l’Œdipe de Sophocle, et de Sénèque, pièce pourtant qui a été universellement approuvée. En quoi, lors que65 j’ai seulement dessein de défendre le Tasse, je découvre un grand sujet de louange pour lui. Car si les maîtres de l’art ont trouvé si bon qu’un vieillard envoyé de Corinthe abordant Œdipe pour lui dire qu’il était déclaré roi des Corinthiens, au lieu d’apporter une heureuse nouvelle fît tout le contraire, et lui apprît sans {NP19 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f20} dessein son inceste avec sa mère, n’admirerons-nous pas aussi l’industrie de notre auteur, qui fait venir à propos le vieil Aralde de Norvège pour déclarer à Torrismond que ce royaume lui appartenait par le décès de Galéalte, et peu à peu lui apprend qu’Alvide, qui était sa femme, était aussi sa propre sœur. Ce qui plaît davantage en ceci, et qui se rencontre pareillement dans Le Torrismond, c’est cette reconnaissance et ce changement de fortune qu’on appelle péripétie, car Œdipe et Torrismond apprennent l’un que Jocaste est sa mère, et l’autre qu’Alvide est sa sœur : voilà la reconnaissance, et tous deux inopinément deviennent tout à coup misérables : voilà le changement66. Or il faut remarquer que la reconnaissance est d’autant meilleure qu’elle se fait sans aucun signe pris de dehors, qu’elle vient et se tire de la chose même et de la disposition du sujet. Toucher seulement les yeux des spectateurs dépend de l’acteur et de l’appareil du théâtre67, et non pas de l’art, mais ici ne faisant que lire et ne voyant rien représenter, chacun juge assurément qu’Œdipe est fils de Jocaste et Torrismond frère d’Alvide68, et de cette certitude naît une plus grande compassion pour eux, lorsque l’un se crève les yeux et que l’autre, voulant tout à fait perdre la lumière, se laisse tomber sur la pointe de son épée et se tue. Au moins, poursuivent quelques-uns, il fallait que la tragédie finît à cette mort de Torrismond, puisqu’après on ne voit plus aucun effet tragique. En cela, s’il y a de la faute, je t’avoue franchement qu’elle est de moi, {NP20 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f21} et non du Tasse, qui suivant le précepte et la coutume louable des Anciens, cachait ces dernières actions de désespoir et d’horreur d’Alvide et de Torrismond, et se contentait de les faire raconter sur le théâtre, et puis de remplir la scène de regrets et de larmes qui touchaient bien autant pour le moins que la triste narration qu’on venait de faire de leur mort. Au lieu que voulant donner quelque chose à ceux qui n’aiment que le spectacle, j’ai cru que je pouvais faire voir ce qui n’était que récité dans l’auteur69. Quoi qu’il en soit, il est aisé de retrancher la fin de cette tragédie, comme on fit en sa seconde représentation, avec quelques autres endroits que je marquerai à part70, et conclure après les regrets de Germon sur la mort de son ami, car pour lui, il est nécessaire qu’il paraisse encore et qu’il lise la lettre par laquelle Torrismond lui déclare le sujet de sa mort, et le laisse héritier des Goths, suivant la prédiction des oracles. Et afin que tu ne croies pas que j’eusse non plus ajouté le reste sans raison, à ton avis, était-il hors de propos que la Reine, l’un des principaux personnages de la tragédie, fût informée en la présence des spectateurs d’une chose qui la regardait de près, comme était la mort de Torrismond et d’Alvide ? Je jugeais que c’était le moyen de toucher tout le monde de compassion par ces actes de piété et d’ami, dont Germon consolait une mère affligée, et puis s’offrait à son service, mais surtout cela me semblait d’autant mieux que par là, détournant la Reine de la vue de ses enfants morts, et l’emportant pâmée de douleur entre ses {NP21 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f22} bras (ce qui est encore un accident aucunement71 tragique), il se retirait lui-même et s’exemptait honnêtement d’assister à un spectacle devant lequel quoi qu’il eût fait aurait été estimé lâche, s’il ne se fût tué ; joint que je suis en doute s’il est nécessaire que la tragédie finisse toujours par les actions les plus funestes. La raison sur quoi je me fonde, outre l’expérience que j’ai souvent vue du contraire, c’est que les maîtres de l’art appellent changement en la tragédie, non seulement quand elle termine en quelque malheur, mais aussi quand elle tourne en mieux, ce que nous nommons tragi-comédie72. Or selon cette règle je pouvais bien conclure par quelque chose de moins triste, puisque je pouvais même conclure par quelque chose de plus gai sans rien faire contre la tragédie. Et puis supposé que le but de la tragédie soit d’exciter à pitié, n’est-il pas vrai que l’aspect de ces actions sanglantes nous surprend d’abord plus qu’il ne nous touche ? Et c’est peut-être pour cette raison que notre auteur et la plupart des Anciens se sont contentés de la narration, qui, rendant toutes choses probables, et même celles qui ne sont pas arrivées, a par conséquent plus de force de nous émouvoir, que non pas la vue, qui, comme je disais naguère, nous remplit moins de compassion que d’horreur73, si bien qu’au cas même qu’on voulût faire voir ces spectacles, il serait toujours bon, afin de nous donner plus de pitié, d’adoucir après notre esprit par les plaintes, et de nous aider à faire comme fondre ce glaçon qui s’est emparé et saisi de notre cœur à leur {NP22 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f23} aspect74. Ou même pour parler encore plus hardiment, je dirai qu’il faut que les cris, l’indignation, l’amour ou la colère de ceux qui survivent aux malheurs qui nous viennent d’être représentés, échauffent et baignent, s’il faut ainsi dire, notre douleur dans les larmes, afin qu’elle s’en imprime plus fermement dans notre âme, de même qu’on met le fer dans le feu et dans l’eau pour lui faire recevoir une plus forte trempe75.

Voilà ce que j’avais à te dire, lecteur, touchant Le Torrismond du Tasse, non point pour le justifier, mais par manière d’exercice. Aussi se défend-il assez de lui-même et par sa propre réputation, et quand tu remarquerais ici quelque léger défaut, souviens-toi, je te prie, que c’est un tribut que les plus grands personnages paient à l’humanité, et de plus, que comme nous voyons de mauvaises herbes qui ne sauraient croître qu’en de bonnes terres, on trouve aussi des fautes dont il n’y a que les meilleurs esprits qui soient capables, enfin que ce n’est que sur les glaces bien polies que ces petits atomes paraissent, et qu’il ne te faut pas imiter ces insectes qui ne s’attachent qu’à ce qui est raboteux. Toutefois avant que de finir, je serai bien aise de t’avertir encore d’une chose qui regarde le corps entier de cette tragédie, et qu’il n’est pas inutile que tu saches. C’est que, bien que la tragédie soit un poème héroïque qui nous représente des événements illustres, et des personnages de naissance royale, néanmoins son style doit être moins sublime et plus simple que celui du poète épique, {NP23 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f24} pource que celui-ci discourt le plus souvent en sa propre personne, et comme on suppose qu’il est rempli d’un esprit divin, et qui l’élève au-dessus de lui-même, il lui est permis d’avoir un langage et des pensées extraordinaires. Ce qui n’arrive pas dans la tragédie, où il n’y a que ceux qui sont introduits comme agents qui parlent, et qui traitent de matières plus pleines de passion. Or est-il que76 la passion demande d’être pure et naïve, trop de lumière et d’ornements lui portent ombre et l’étouffent. Ces subtiles conceptions donnent plus dans l’esprit que dans l’âme, touchent plus d’admiration que de compassion, flattent plus qu’elles ne frappent77. Ce sont des armes plus belles que bonnes, plus éclatantes que solides, et qui piquent plutôt qu’elles ne percent78. Le poète doit délecter, même dans les choses tristes, mais celui-là le fait-il qui se sert de pensées qui mettent notre entendement à la gêne, telles que sont ces pointes étudiées, et qui portent souvent avec elles plus d’embarras que de nouveauté ? Ce ne sont la plupart du temps que des réflexions irrégulières d’un esprit égaré, qui ne nous font jamais voir les choses en leur posture naturelle, comme on les voit dans les droits mouvements d’une âme bien réglée. Je ne dis pas ceci sans sujet, parce qu’en effet il y a quantité de gens qui cherchent des pointes partout, même hors des sonnets et des épigrammes79, et ne s’avisent pas cependant qu’il n’y a rien de si froid, ni qui fasse tant languir l’action sur le théâtre, où l’on doit bien plus songer à l’im{NP24 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f25}portance de la chose qui se traite, que non pas au jeu et à la rencontre des paroles80. La tragédie n’a donc garde de s’amuser à ces fleurettes, elle dont la tissure doit être toute virile81 et qui s’occupe à de grandes passions, et en des événements de conséquence, vu même que les sentences, dont Aristote dit que le peuple est fort amoureux, et qui semblent partir des sentiments de l’âme, n’y sont pourtant pas partout bien reçues. En effet, il nous est défendu d’en mettre en la bouche de ceux qui viendraient de tomber en calamité, et ce serait manquer de jugement que de leur en laisser trop en cette occasion82. Nul ne raisonne vaincu par la force de la douleur qui n’en donne pas le loisir, et la sentence n’est pas sans raisonnement, puisque d’un accident particulier elle tire des maximes générales, qui si bien elles instruisent, ne nous émeuvent pas pourtant, suivant ce que dit Saint Thomas, que les choses universelles ne touchent point. C’est pourquoi on a repris justement83 le discours que fait Hécube au commencement des Troades pour ses sentences trop fortes et trop épaisses84 ; comme aussi, pour revenir à nos pointes, on s’est moqué des plaintes d’Hercule proche de la mort, à cause de ses subtilités trop faibles et trop aiguës, et l’on a trouvé qu’en cet endroit-là Sénèque tombait presque autant de fois qu’il s’élevait85. Et à ce sujet, la remarque qui a été faite d’Homère est digne de ta curiosité, c’est qu’en ses deux poèmes il ne se rencontre qu’une seule pointe, mais qui contente sans faire rire, qui est belle sans afféterie, et {NP25 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f26} bonne sans engendrer du dégoût86. En quoi Sophocle et les anciens poètes l’ont suivi, qui, sachant bien que l’usage de ces choses corrompait les généreux sentiments et avec eux les bonnes mœurs, n’en ont pas voulu énerver87 leurs tragédies88. Ils n’en sont pas pourtant moins majestueux, ce défaut ne fait pas ramper leur style89, puisque ce n’est qu’au genre médiocre que *Cicéron donne les antithèses et les contrepointes90. Leurs conceptions n’en valent que mieux pour n’être pas si recherchées, et j’estime qu’il en est des pensées que la nature et la passion nous inspirent, comme de celles des femmes, dont les premières sont presque toujours les meilleures. Je ne doute donc point que pour ces raisons tu n’approuves la naïveté91 du style et des pensées de notre auteur, après avoir admiré l’invention et l’économie entière de sa tragédie, et ce serait faire tort au Tasse, et à ton jugement aussi de m’étendre plus longtemps sur ce sujet, joint que je ne m’avise pas qu’en voulant défendre mon auteur, je le charge de mes propres fautes. Car qui doute que si quelque chose déplaît en ce que je donne, je n’en sois la seule cause, et que je ne l’aie rendue désagréable en l’exprimant de mauvaise grâce ? En effet, il est bien croyable qu’on ne trouvera pas ici ni la douceur de ses paroles, ni la majesté de ses vers, et moins encore dans les narrations qu’ailleurs, où la beauté du langage, qui est louable dans toutes les autres parties, devant principalement reluire, comme celle de l’homme sur sa face, elles en sont par conséquent d’autant plus {NP26 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f27} difficiles à faire. Si bien que je m’imagine que de même que des taches sur le visage se font plus remarquer qu’une disproportion des membres ou quelque autre imperfection du corps, aussi quelque mauvais mot, j’ajouterai ou quelque fausse rime92 que tu verras dans mes récits, mais dans toute ma version93, te choqueront plus que ne pourraient faire ces défauts plus cachés, quoique plus grands, dont je t’ai parlé, s’ils se trouvaient véritablement dans le Tasse. Ainsi, je me vois maintenant insensiblement engagé à m’excuser ou à me défendre, et peut-être tous les deux ensemble. Mais j’appréhende si fort que si mes premières et secondes fautes en ce métier94 ont impétré95 de toi quelque sorte de pardon, tu ne juges cette rechute irrémissible. En effet, quelle nécessité me contraint de faillir pour me voir en peine d’implorer ta grâce après avoir commis le mal ? Nulle certes que le désir de contenter ta curiosité, qui est si grand en moi que même ne réussissant pas si bien que je voudrais, il ne diminue point toutefois, mais demeure toujours aussi ferme et aussi entier qu’auparavant. Qu’ainsi ne soit96 tu peux voir aisément que je ne cesse point de rechercher parmi les meilleurs auteurs quelque chose d’excellent, ou en vers, ou en prose, afin de te l’offrir. En quoi tu m’as double obligation, puisque non seulement je te donne, mais que je vais mendiant pour te donner. Les autres, dans les ouvrages qu’ils mettent au jour, ne songent qu’à leur propre réputation, et moi qu’à ta satisfaction. Aussi ne crois-je pas que la gloire {NP27 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f28} doive être le principal but d’un honnête homme. Il ne faut pas être fâché qu’elle nous suive, mais de la faire marcher devant, c’est-à-dire se la proposer, ou même la prendre pour compagne en ses desseins, c’est une chose indigne de nous, et il est certain qu’il est des actions comme des viandes, dont les meilleures ne valent rien si elles sentent la fumée. Quant à moi, si je travaillais pour l’honneur, je t’assure bien que ce ne serait pas à des versions97, où toute la plus haute louange qu’on puisse acquérir, c’est de bien entendre une langue étrangère et la sienne. Et moins encore m’amuserais-je à traduire en vers, particulièrement en ce temps où l’on a le goût si délicat pour la poésie, et où il est si difficile de faire entrer dans une version toutes les douceurs qu’on y désire. Car si la rime dans la liberté de l’invention se peut dire comme un lien dont quelque tyran des esprits s’est avisé d’arrêter cette noble fureur des poètes, dans la nécessité d’exprimer fidèlement ce qu’un autre aura dit, ne nous doit-elle pas être une gêne insupportable ? Ce que je te prie d’avoir continuellement devant les yeux, lisant les mauvais vers que je te donne, et de considérer aussi que les pensées qui nous sont naturelles, et que nous concevons de nous-mêmes, nous les énonçons toujours mieux, et avec une élocution plus riche, que celles qui entrent d’ailleurs dans notre entendement, et qui nous sont comme étrangères, de même que les herbes que la terre produit de son bon gré paraissent sans comparaison plus belles, et poussent bien {NP28 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f29} mieux et plus aisément que celles que le jardinier sème. Et si98 j’oserai te dire encore, pour ma plus grande justification, qu’il semble même qu’il ne soit pas à propos de trop limer ni polir les vers d’une traduction, de crainte d’affaiblir et de rendre plus minces les pensées de l’auteur, qui sans doute en sont plus naïvement99 rendues, moins nous les retenons, et d’autant moins altérées que nous y mettons moins du nôtre, enfin qu’il en arrive comme d’une flèche qui plus elle va vite, plus elle va droit à son but. Je passerai encore plus avant, et te dirai dans les sentiments mêmes du Tasse, que ce qui est si mol et si égal peut être plus agréable aux oreilles, mais ne vaut rien pour la magnificence, que la dureté des vers non plus que celle des marbres, n’empêche pas qu’ils ne soient beaux, que l’âpreté même et la rudesse de la composition fait d’ordinaire la majesté du poème, parce que cela même qui retient le cours des vers est cause de les faire tarder, et que la tardiveté100 est le propre de la gravité, que ce qui n’est pas bien coulant de soi, ou par le défaut de ces particules qui sont aucunement101 nécessaires à la liaison du langage, cause un parler plus héroïque, et témoigne une liberté qui ne s’assujettit pas aux règles de la grammaire ; comme au contraire les vers qui s’entretiennent102, et qu’il faut prononcer tout d’une haleine pour avoir l’intelligence du sens, en rendent aussi le discours plus pompeux, de même que le chemin semble plus grand lorsqu’on marche quelque temps sans se reposer103. Et pour aller en même temps au-devant de tout {NP29 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f30} ce qui te pourrait offenser, après t’avoir parlé des vers qui s’entresuivent, et qui ne composent qu’une pensée, j’ajouterai ceci des mots qui ne signifient qu’une chose, quoiqu’ils soient différents, qu’encore qu’il ne soit pas permis aux orateurs d’en user, c’est pourtant une licence accordée aux poètes, comme aussi la répétition non seulement des semblables paroles, mais des mêmes en effet104, passe bien souvent pour une grâce, ou du moins pour une noble négligence. Plût à Dieu, lecteur, que tu fusses de cette opinion, ou même du goût de quelques autres que je connais, qui ont de la peine à lire ce qui a donné trop de peine à faire, et qui aiment mieux que la poésie sente, s’il faut ainsi parler, le vin que l’huile, c’est-à-dire qu’il y paraisse plus de chaleur et de feu que de douceur et de travail. Les Muses à leur avis sont de ces beautés qui ont plus d’agrément étant négligées : une certaine nonchalance et facilité dans les vers les ravit, et ce qui semblerait à d’autres, ou trop inégal, ou trop rude, est pour eux une diversité et une marque de force. Si, dis-je, tu étais de ce sentiment, je penserais avoir cause gagnée, car ni les vers que je te donne n’ont été faits malaisément (peut-être aisément mal), ni tu n’y reconnaîtras pas trop d’artifice et de soin dont je me confesse du tout incapable. C’est seulement une fois l’année que pour me divertir je m’amuse à ce métier, lorsque je suis retiré à la campagne, où je ne trouve rien de plus utile que cet art qui n’a rien d’utile, ni rien de plus agréable que de traduire, qui est le labeur le {NP30 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f30} plus ingrat de tous. L’invention, qui demande une âme arrêtée pour mieux contempler, travaille trop l’esprit d’un homme qui marche, et la lecture seule attache trop les yeux pour une personne qui se promène. Cette occupation est entre-deux, et d’autant plus propre en cette occasion que la mémoire n’a que faire non plus de se mettre beaucoup en peine. Les pensées, et bien souvent même les paroles de l’auteur, représentent les rimes dont on s’est servi en le traduisant, et les rimes rappellent les vers en notre ressouvenir quand on s’en veut décharger sur le papier. D’ailleurs le mouvement de la promenade nous échauffant déjà, la vue d’une belle campagne, et la tranquillité des bois et des prairies achèvent de nous inspirer une verve et une fureur tout à fait poétique105. Car ce n’est pas au sujet de la poésie qu’il a été dit que les champs et les arbres ne nous pouvaient rien apprendre, mais seulement les hommes qui étaient dans les villes, puisque cet art ne s’enseigne pas et ne s’acquiert que par un certain enthousiasme. Aussi les Muses n’habitent pas les cours, mais les solitudes, et si quelquefois elles paraissent dans les cours, il ne faut pas conclure de là qu’elles y aient été élevées. Le bruit et la presse du monde les épouvantent, et troublent leurs imaginations, et parce qu’elles sont et doivent être mâles et robustes, elles se plaisent beaucoup mieux à la liberté d’un plein air, et de vivre à la vue du ciel et d’un beau jour, que non pas de se retirer dans un cabinet et à l’ombre d’une étude. Et c’est par aventure pour cela {NP31 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f32} qu’on a feint qu’Apollon, qui est la même chose que le Soleil auteur de la lumière, leur présidait et était comme leur père, afin de nous faire entendre que ce bel astre avec ses rayons nous communiquait les influences de la poésie. Mais quoique tout ceci pût tourner à mon avantage, je n’espère pas néanmoins qu’il me serve. Je crains que ce dieu des vers n’éclaire et n’échauffe pas toujours véritablement l’âme de ceux dont il éclaire et échauffe le corps, qu’à ceux qui le suivent et le réclament, il ne présente bien souvent d’autre eau à boire que celle de la sueur qu’il fait ruisseler sur leur front, qu’enfin, comme il contribue également à la production et à la corruption des choses, il ne cause aussi autant de mauvais que de bons poètes106. Tout ce que je prétends donc tirer pour moi de ceci, c’est de te justifier mon travail, et de te rendre compte de mon loisir, afin que s’il est vrai que l’occasion diminue ou qu’elle aggrave nos fautes, les circonstances que j’ai remarquées avoir été causes de l’ouvrage que je te donne, quoiqu’elles puissent contribuer à ma honte, et me reprocher mon peu de génie, servent du moins à m’excuser envers toi de mon entreprise. J’ai mal employé de bonnes heures, je l’avoue, mais je les eusse perdues ; je n’ai rien fait qui vaille, mais je n’eusse rien fait du tout107. Dirai-je franchement ce que je pense, tu ne liras ici que des vers durs et rudes, mais qui ne respirent au-dedans qu’un esprit de douceur et d’amour, capable d’attendrir les cœurs les plus sauvages ; tu n’y verras pas la {NP32 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f33} couleur, le teint, ni l’embonpoint108 du Tasse, mais tu y verras tous ses muscles et ses nerfs ; tu ne le trouveras pas si étendu, mais tu n’en reconnaîtras que mieux sa force ; tu n’y rencontreras pas le nombre, mais le poids de ses paroles ; tu n’y remarqueras point tous les pas, mais tout le chemin qu’il a fait. Que si après cela mon travail te déplaît encore, blâme-le si tu veux, je le souffrirai volontiers, pourvu que tu le fasses avec jugement, et non point par une vaine présomption. Ayant entrepris de suivre et de m’attacher au Tasse, je suis demeuré loin derrière ; mon style au lieu de grave s’est trouvé pesant ; croyant faire des vers tristes, j’ai fait de tristes vers ; enfin Torrismond a trahi Germon, et moi j’ai trahi le Torrismond. Dis encore pis si tu peux, cela n’empêchera pas que tu ne voies l’un de ces jours une autre pièce de théâtre que j’ai habillée à la française, si bien que tu ne dois pas t’étonner que je travaille tant à me défendre, puisque ce que je dis maintenant ne servira pas peut-être seulement pour ce que je te donne, mais aussi pour ce que je te promets109. C’est lâcheté de n’oser entreprendre si un espoir apparent ne nous flatte, on perd souvent quantité de bienfaits avant qu’un réussisse. Pourquoi ne hasarderai-je pas librement mes travaux, afin qu’un d’eux te profite ? On se moquerait de celui qui fuirait de mettre des enfants au monde de peur d’être obligé de les voir peut-être mourir : serais-je moins ridicule si je demeurais oisif dans l’appréhension que j’aurais de survivre aux ouvrages que je puis mettre au jour ? Celui {NP33 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f34} dont je te veux parler, et qui est un fruit du dernier automne, c’est le Soliman du comte Bonarelli (très digne frère de ce digne auteur de la Philis de Scire)110. Je ne me suis pas si fort attaché à la traduction que je n’aie laissé et changé quelques choses, particulièrement sur la fin, parce que d’une tragédie que c’était, j’en ai fait une tragi-comédie. Les raisons qui m’ont induit à cela, je te les déduirai plus au long en son lieu. Seulement te dirai-je ci en passant que le poète devant avoir égard à ce qui peut servir, non pas en tant que poète, mais en tant qu’il entre dans la société civile, et qu’il fait un des membres de la République, il faut que le but des pièces de théâtre soit de nous pousser aux bonnes actions, et de nous détourner des mauvaises, et de laisser les spectateurs satisfaits en leur faisant voir les justes événements des unes et des autres111. C’est pourquoi j’ai cru être obligé de donner une heureuse issue à l’innocence de Mustapha et de sa maîtresse, et à la malice et trahison de Rustan, le châtiment qu’il avait mérité. Je t’avertis donc de bonne heure de n’y point chercher une entière vérité, mais seulement la vraisemblance, et de t’imaginer que Soliman, Mustapha et Rustan sont plutôt des noms de Turcs que de l’Histoire. Si j’ai bien fait ou non, je te le laisse à juger, mais pour le moins tu ne me dois pas imputer ce changement à grand crime, puisque je l’ai fait avec raison et dessein. En la prudence morale, la connaissance augmente le mal ; aux autres arts et sciences, elle le diminue, si {NP34 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f35} bien qu’il ne faut pas que tu dises simplement que j’ai failli, mais seulement que j’ai voulu faire ainsi. Et puis si tu as approuvé et même loué un excellent auteur de ce temps d’avoir fait mourir contre la vérité de l’Histoire deux rois, dont les plus grands crimes étaient d’amour, pour rendre cette merveille des tragédies françaises plus funeste et plus accomplie112, ma cause sera-t-elle moins favorable d’avoir sauvé la vie à un prince et à une princesse innocents, pour ne l’ôter qu’à un traître, en partie contre la vérité de l’Histoire, et en partie contre l’intention de mon auteur, afin que ma tragi-comédie en fût et plus agréable et plus juste ? Mais c’est inutilement que je me mets en peine de m’en justifier, puisque l’exemple de celui-là même dont je viens de parler sera seul capable de me défendre, au moins s’il a persisté toujours dans le dessein qu’il avait d’accommoder aussi le Soliman en tragi-comédie113. C’est un bonheur qui m’arrivera dans le malheur que j’ai de m’être rencontré avec lui, car d’un autre côté je ne doute point que mon Soliman, qui peut-être était assez bon de soi, ne se trouve mauvais par accident et lorsqu’il sera comparé au sien, et que la plume de l’aigle ne dévore la mienne. Aussi souhaitais-je que le mien passât bien devant, afin que, comme je n’avais pas entrepris de le choquer en marchant dessus ses pas, on ne me crût pas non plus si téméraire que de prétendre de m’égaler à lui en faisant représenter ma tragi-comédie en même temps que la sienne. Mais puisqu’il a jugé {NP35 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119097n/f36} qu’il avait déjà trop d’avantages naturels sur moi pour donner encore quelque occasion de croire qu’il aurait pu profiter de mes fautes, j’ai bien voulu consentir à ne pas faire paraître mon Soliman, que le sien ne fût prêt, et je m’estimerai seulement trop heureux de lui servir de relief et de feuille114. Outre que notre sujet étant tragique et assez vaste dans son auteur, on aura sans doute de la curiosité pour voir comment chacun l’aura retranché et disposé au théâtre en tragi-comédie. Que si, comme on m’a fait accroire depuis, il a mieux aimé le laisser en tragédie, ce sera le moyen de rendre chacun content, car quoique la plupart des événements soient semblables, néanmoins la contrariété des conclusions, dont l’une suivra la vérité, et l’autre la vraisemblance, mettra une entière diversité entre les deux pièces. Au moins je t’assure bien que tu y reconnaîtras toujours à ma confusion la grande différence qu’il y a d’un mauvais versificateur à un bon poète. Adieu.