IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

L’Aminte du Tasse. Pastorale. Fidèlement traduite de l’Italien en vers Français, et enrichie de Figures

Vion d’Alibray, Charles

Éditeur scientifique : Blondet, Sandrine

Description

Auteur du paratexteVion d’Alibray, Charles

Auteur de la pièceVion d’Alibray, Charles

Titre de la pièceL’Aminte du Tasse. Pastorale. Fidèlement traduite de l’Italien en vers Français, et enrichie de Figures

Titre du paratexteAvertissement

Genre du textePréface

Genre de la piècePastorale

Date1632

LangueFrançais

ÉditionParis, Rocolet, 1632, in-8. (Numérisation en cours)

Éditeur scientifiqueBlondet, Sandrine

Nombre de pages16

Adresse source

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Mise à jour2015-05-28

Mots-clés

Mots-clés français

SourcesAminta du Tasse

DramaturgieRespect des bienséances, récit des événements indignes de la scène ; supériorité de la représentation / nécessité du récit

ExpressionCritique des pointes ; sobriété et naïveté ; convenance et vraisemblance

MetadiscoursLongueur de l’épître ; critique de l’argument

Relations professionnellesAllusion implicite à l’Aminte de Rayssiguier

AutreDifficultés propres à la traduction

Mots-clés italiens

FontiAminta di Tasso

DrammaturgiaRispetto del decoro, racconto degli eventi indegni della scena ; superiorità della rappresentazione / necessità del racconto

EspressioneCritica delle arguzie ; sobrietà ed ingenuità ; adattamento e verosimiglianza

MetadiscorsoLunghezza della dedica ; critica del argomento

Rapporti professionaliAllusione implicita a L’Aminte di Rayssiguier

AltriDifficoltà proprie alla traduzione

Mots-clés espagnols

FuentesAminta de Tasso

DramaturgiaRespeto del decoro, relato de los acontecimientos no representables en el escenario ; superioridad de la representación / necesidad del relato

ExpresiónCrítica de las agudezas ; sobriedad e ingenuidad ; decoro y verosimilitud

MetadiscursoExtensión de la epístola ; crítica del argumento

Relaciones profesionalesAlusión implícita a la Aminta de Rayssiguier

OtrasDificultades propias de la traducción

Présentation

Présentation en français

Comme il le fera en 1636 pour son Torrismond1, Charles Vion d’Alibray accompagne la publication de son Aminte (1632) d’une préface que sa longueur et sa densité apparentent au « discours poétique » qui précédait La Silvanire de Mairet (1631). À l’instar de son rival Rayssiguier, auquel il n’accorde qu’une allusion très furtive, d’Alibray vante l’excellence de son modèle, le Tasse, dont l’Aminta, « fable bocagère » créée en 1573 à la cour ferraraise d’Alphonse II, avait connu un immense retentissement à travers toute l’Europe2. Il passe en revue les qualités de la pastorale italienne, et loue en premier lieu sa bienséance, qui soustrait aux regards « ce qui ne mérite pas d’être produit » sur scène. Il s’ensuit une réflexion sur le partage qui doit s’opérer entre récit et représentation scénique3, question centrale qui tisse un étroit réseau de correspondances avec la préface du Torrismond. ; Ce faisant, d’Alibray prend position au cœur du débat sur la régularité – position originale, qui reste à l’écart de la question des vingt-quatre heures4 : la préface de l’Aminte privilégie la bienséance théâtrale pour bannir de la scène toute indécence, loue la beauté et l’efficacité du récit, et lui subordonne la représentation afin d’esquiver tout effet de redondance entre scènes représentées et épisodes racontés. Au passage, cette articulation continue des possibilités respectives du « montré » et du « caché » paraît établir que la pastorale de d’Alibray fut bien créée sur scène – en l’occurrence, sur celle du Théâtre du Marais5.

La suite du texte s’attache à l’elocutio, nouvelle occasion pour le dramaturge de se situer par rapport au répertoire contemporain. Ainsi, il proscrit fermement l’usage des pointes, jugées par trop artificielles, nuisibles à la vraisemblance et incompatibles avec la « naïveté » requise dans l’expression des passions, et assortit sa condamnation de nombreuses références au dénouement de Pyrame et Thisbé de Théophile, et notamment au poignard rougissant du sang de son maître. Il revient enfin sur les circonstances de son travail de traducteur, qu’il présente comme le « divertissement » par excellence de qui veut « fuir l’oisiveté » : conscient de la réputation ingrate de l’entreprise, il en détaille la difficulté, et déclare n’avoir pu y réussir qu’en vertu de la perfection de son modèle.

Texte

Avertissement

{NP1} Tu t’étonneras peut-être, Lecteur, que j’aie mis cet Aminte au jour, après celui que tu as vu depuis peu6 ; mais quand je te dirai que je te donne une version très fidèle, je m’assure que l’estimeras digne de ta curiosité. Aussi, si nous nous ressouvenons que son auteur était un des plus judicieux personnages d’Italie, nous aurons de la peine à nous figurer que la disposition de son ouvrage n’ait pas toute la grâce requise. Et de fait, examinons-le en passant selon les règles de l’art, et dans la suite des événements, et nous verrons aisément qu’on n’y saurait pas même trouver à redire que tous les accidents se font derrière le théâtre, hormis l’évanouissement d’Amin{NP2}te7. Car encore que les choses qui n’entrent que par l’oreille ne nous émeuvent pas tant à beaucoup près que celles qui touchent nos yeux8, il est pourtant vrai qu’il ne faut pas étaler en la scène ce qui ne mérite pas d’y être produit, et qu’il est bon de soustraire à la connaissance de la vue beaucoup de choses qui sont incontinent après9 suffisamment racontées10. C’est pourquoi on ne saurait assez louer la modestie11 du Tasse de nous avoir caché l’insolence du satyre, et la nudité de Sylvie12 ; ce que l’honnêteté l’ayant contraint de faire, il ne pouvait par conséquent nous faire voir le coup dont Aminte s’allait tuer sans le secours de Daphné13, lorsque Sylvie se mit en fuite après qu’il l’eut retirée d’entre les mains du satyre. Joint que cette action de désespoir d’Aminte était de mauvais exemple pour le peuple, devant qui, comme un grand maître a dit, il ne faut pas que Médée tue ses enfants14. Et qu’on ne m’objecte pas que Sénèque n’a pas observé ceci dans sa Médée, car {NP3} je répondrai par la bouche d’un autre Sénèque qu’on ne doit point pécher par exemple15, et que ce n’est pas être innocent que d’imiter la faute d’autrui16. Notre auteur ne pouvait pas non plus nous faire voir le danger que le loup fit courir à Sylvie, parce qu’il était à propos que les spectateurs, aussi bien qu’Aminte, la crussent morte, et qu’ils compatissent à sa douleur17 ; autrement la narration que Nérine fait de la mort de Sylvie, qu’ils eussent su n’être pas morte, leur eût été importune, comme celle que Sylvie fait après du grand péril qu’elle a couru leur eût aussi été superflue. Il ne reste plus qu’à parler du dernier désespoir qui porta Aminte à se précipiter18, et de la conclusion qui se fait par les embrassements d’Aminte et de Sylvie. Pour ce qui est du premier, j’ai déjà dit qu’il n’était pas bon de faire voir de ces actions de mauvais exemple. Pour le second, quand je considère que ces embrassements sont un peu trop licencieux, et que le peuple même ne les saurait souffrir {NP4} sans risée, et presque sans moquerie, je trouve que notre auteur a très prudemment fait de nous les cacher, et de nous en apprendre la nouvelle par la bouche d’un tiers19. L’épilogue de Vénus qui suit n’est pas du Tasse à mon avis, ni ne se rencontre pas dans tous les Aminte. Je n’ai pas laissé pourtant de le traduire, parce qu’il rend cette pièce aucunement20 plus parfaite. C’est une imitation d’un poème grec de Molchus21, intitulé L’Amour fugitif, en quoi celui qui l’a fait n’a pas mal imité le Tasse, qui s’est fort heureusement servi des anciens auteurs – de sorte que ce n’était pas sans raison que quelqu’un disait qu’il avait fort de l’air de l’ancienne Rome. J’ai traduit aussi les chœurs du troisième et du quatrième acte qui sont passables, et qui sont, à mon avis, de celui-là même qui a fait l’épilogue, notre auteur n’en ayant point fait pour ces deux actes non plus que pour le dernier, parce qu’il s’est contenté de le faire parler dans les scènes de {NP5} ces trois derniers actes, sans le faire encore parler à part à la fin de chacun. Mais puisque j’ai rendu raison de ce que j’ai ajouté, je dirai aussi que j’ai omis la prédiction de Mopse que Tirsis raconte à Aminte à la fin du premier acte22. Ce n’est pas qu’il y ait rien23 d’inutile ni de lâche dans ce chef-d’œuvre, mais c’est que tout ce discours est allégorique, et qu’il y est parlé en termes couverts de quelques personnages d’Italie24. Au reste, Lecteur, ne t’attends pas que je t’aille faire ici un panégyrique de cette pastorale, car j’ai toujours cru que c’était trop de présomption d’entreprendre de louer ce que tout le monde admire, parce qu’en effet25 c’est comme s’attribuer tacitement la gloire de s’en pouvoir mieux acquitter que pas un, et d’être plus clairvoyant que tous les autres ensemble26. Seulement te dirai-je (et tu le remarqueras aisément) qu’on ne trouve pas ici ce style enflé27, dont quelques-uns se bouffissent au lieu de se remplir. Bien que l’Amour, qui fait {NP6} ici parler Aminte et Sylvie, se soit lui-même révolté contre sa mère en la quittant28, il parle pourtant par leur bouche en enfant plein de douceur et de respect, il est toujours dans la soumission, et ne tranche pas tant du maître qu’il ne ploie sous la Fortune, et ne la reconnaisse pour maîtresse. Il parle, dis-je, en enfant, et non pas en géant ; il ne fulmine point contre les dieux au premier désastre qui lui arrive, ni ne les menace point de détruire et d’embraser leurs temples ; enfin, s’il a du feu, ce n’est pas le feu d’une Furie, mais c’est celui d’Amour. Tu ne liras pas non plus ici ces pointes si étudiées et si recherchées, qui sont les délices de notre siècle. Aussi ne faut-il guère d’artifice pour exprimer la naïveté29 d’une passion ; il ne faut point tirer de l’esprit ce qui doit venir du cœur, ni songer à une belle conception lorsque l’âme ne demande qu’à enfanter. La douleur, l’amour, et quelques autres passions ont cela de propre qu’elles sont comme leurs sages-femmes à el{NP7}les-mêmes ; pour si peu qu’on y porte la main, il faut craindre de les étouffer ; et quoiqu’elles demeurent toutes nues, elles n’en sont que plus agréables ; qui les veut trop parer, les déguise. La joie, comme plus licencieuse, et comme celle qui s’étale au dehors pour être vue, peut bien souffrir quelques ornements ; mais la tristesse est plus retirée et plus modeste, il n’y a rien de plus simple ni de moins ambitieux qu’elle. Ces trop grands rechercheurs de subtilités sont les plus grands ennemis qu’aient les Muses, et peut-être n’a-t-on feint que l’araignée était haïe de Minerve qu’à cause que sa toile est si déliée qu’elle en est du tout inutile30. Ils font encore chercher des pointes à ceux qui sont tout près31 de se tuer, dont ils les arment davantage que de leur poignard.

Ah voici le poignard qui du sang de son maître
S’est souillé lâchement, il en rougit le traître.32

Je trouve qu’elle-même33 devrait rougir, et que ses paroles l’accusent plus qu’elles ne {NP8} font ce poignard d’avoir trahi Pyrame. Car comment une personne vraiment touchée aurait-elle de semblables pensées, qui tant s’en faut qu’elles percent qu’elles ne piquent pas seulement, mais ne font que nous chatouiller l’âme, et nous exciter à rire en nous-mêmes, qui est un mouvement bien léger, principalement pour une action tragique. Cela, c’est faire plus du déclamateur que du poète, et affecter de paraître plutôt aigu que grave34. Ce n’est pas que les pointes ne soient de fort bonne grâce, mais il les faut choisir fortes, et qui ne se rebouchent pas lorsqu’elles semblent pénétrer, de même que ces épées dont on se servait anciennement au théâtre, qui rentraient dans elles-mêmes, lorsqu’on pensait qu’elles entrassent dans le corps. Enfin, s’il faut qu’elles soient pleines d’esprit, que ce soit d’un esprit généreux, de façon que l’on reconnaisse que c’est plutôt la passion qui occupe l’esprit que l’esprit qui tienne la passion. Aussi ne {NP9} saurait-on rien reprendre en ce que Pyrame dit, parlant du même poignard :

Voici de quoi venger les injures du sort,
C’est ici mon tonnerre, et mon gouffre, et ma mort.35

Car qu’on ne se figure pas que je condamne absolument ce poète : je sais qu’il a fait de bons vers, et qu’il y en a dans son Immortalité de l’Âme qui seuls seraient capables de l’immortaliser ; et je n’approuve pas entièrement celui qui faisait passer jusqu’à sa poésie le jugement qu’il donnait de sa vie, en disant que la meilleure preuve qu’il pouvait apporter contre l’immortalité de l’âme était la corruption de la sienne36. Mais je veux seulement inférer de ceci37 qu’il se faut bien prendre garde d’un vice dont un homme de si grande réputation n’a pas même été exempt. Et je le dis d’autant plus hardiment que presque tout le désespoir de Pyrame et de Thisbé est de ce genre. N’eût-il pas fait beau voir le Tasse s’amuser à faire dire à Aminte, lorsqu’on lui montre le voile de Sylvie qu’il te{NP10}nait pour morte, ce que Pyrame dit rencontrant celui de Thisbé dans les ténèbres, où l’on croirait que son esprit s’était égaré38 ? Eût-on trouvé bon qu’il lui eût fait dire aux rochers sur lesquels il était monté pour se précipiter qu’ils s’éclatent de deuil et s’ouvrent pour lui donner un cercueil, en lui faisant comme chercher parmi les choses insensibles le ressentiment qui lui manque39 ? Enfin, eût-il été à propos qu’il lui eût fait dire, lorsqu’il demande d’être dévoré des loups comme Sylvie, que depuis que son beau sang était passé en leur nourriture, ils avaient plus d’amour que de brutalité40 ? Car si on s’est moqué d’Ovide, qui avait écrit qu’au temps du Déluge le loup devenu doux nageait avec les brebis, et a-t-on dit41 que ce n’était pas le fait d’un jugement bien sobre de se jouer ainsi après que tout le rond de la terre avait été englouti42, je ne sais pas comment on pourrait défendre celui qui s’amuse à faire décrire à un amant la douceur de la bête {NP11} qui a dévoré sa maîtresse, dont la mort le presse de se tuer. Il n’y a donc rien de semblable à ceci dans notre auteur, mais tout y est fort raisonnable, et fort à propos ; et si les pensées en sont bonnes, l’économie de l’ouvrage entier est admirable, et chacune de ses parties se rapporte à son tout, comme font les membres à leur corps. En quoi certes peu de personnes s’étudient à suivre le Tasse, car on voit une telle confusion dans la plupart des ouvrages de ce temps que de deux ou trois sujets qui y sont traités à la fois, à peine discerne-t-on celui qui est le principal43 ; et, ce qui semble étrange, faute d’invention on se donne trop de matière. Il n’en va pas ici de même, on n’y parle point d’autres amours (si ce n’est en passant) que de celles d’Aminte et de Sylvie, et si le Satyre y mêle les siennes, toujours est-ce à Sylvie qu’elles s’adressent, de sorte que considérant combien cette pastorale est peu embrouillée, je n’ai pas jugé qu’il fût besoin de l’accompa{NP12}gner d’aucun argument44 pour en faire mieux comprendre la suite, ou devant, ou après l’avoir lue. Outre que j’estime qu’il n’y a rien de plus contraire au plaisir qu’on peut recevoir des ouvrages de cette sorte que d’en lire l’argument, parce que tout à coup il prévient nos attentes, et ne permet pas que notre esprit demeure en suspens dans l’incertitude des événements45. Quant à ce qui est de la conclusion de cette pastorale, il n’y a rien de si naturel, ni qui vienne46 mieux au sujet. En quoi pareillement, si c’était chose bienséante à un mauvais versificateur de censurer davantage les poètes, je montrerais bien comme la plupart des nôtres ont failli. Aussi est-ce la partie la plus délicate, et qui endure moins47 de contrainte et de gêne. Il est bien vrai qu’on devient caduc sur l’âge, et que la lassitude nous rend plus sujets à tomber ; mais il ne faut pas qu’il nous en arrive ici de même, où l’on doit conserver sa vigueur entière jusqu’au bout. Ce n’est rien de bien faire {NP13} durant le cours de la vie, si l’on ne finit bien aussi, et entre les ressemblances qu’il y a de la comédie avec la vie, celle-ci peut être des premières qui est que l’on peut presque juger de la même façon de l’une et de l’autre, par le dernier acte.

Je ne doute point, Lecteur, que tu ne trouves déjà cet avertissement trop long. Tu me permettras pourtant de te dire encore quelque chose. Et certes je puis bien prendre quelque liberté, pour la contrainte que j’ai soufferte durant cette version dont je te veux maintenant parler, et non point pour me louer, mais seulement pour justifier mon dessein et mon travail. Sache donc qu’il y a environ deux ans qu’étant réduit à la campagne assez seul, je m’avisai de ce divertissement. Le grand loisir que j’avais, qui est si propre aux Muses, et le beau temps qu’il faisait lors, m’y convièrent. Je faisais conscience48 de perdre tant de bonnes heures en des promenades stériles, et qui ne pouvaient qu’ê{NP14}tre mauvaises si je ne les eusse faites qu’en ma compagnie. C’est pourquoi je ne sortais plus du logis qu’avec l’Aminte, aimant mieux me mettre hasard de ne rien faire de bien, que de ne rien faire du tout. Tu reconnais donc par là que ce n’a pas tant été le désir de chercher de la gloire49 que celui de fuir l’oisiveté qui m’a fait entreprendre ce que je te donne. Car je n’ai jamais ignoré qu’une version apporte d’ordinaire plus de peine que de louange ; et si je n’ai pas mis ici mon nom, ce n’est pas que je me cache afin qu’on me cherche, mais c’est qu’aussi bien ne se soucie-t-on pas trop de savoir celui d’un traducteur50. Cependant, à le bien considérer, ce n’est pas peu de chose qu’une bonne version ; et de même qu’il faut plus d’adresse pour marcher sur les mêmes pas qu’un autre aura tracés que pour se promener simplement et en liberté, aussi peut-on dire qu’il faut quasi autant d’art et de jugement pour bien suivre dans une traduction les pensées d’un au{NP15}teur, que pour en inventer de nouvelles. Que si cela est vrai, absolument parlant, il le sera encore plus dans les versions qui sont en vers, où la nécessité de la rime nous peut souvent détourner du droit chemin. Mais bien que ceci fût à mon avantage, je ne le prends pas toutefois pour moi. Non que je n’estime pas cette version assez bonne ; mais je crois qu’elle l’est plutôt par défaut que par bonté51 d’esprit. J’ai été trop grossier pour n’être pas assez fidèle ; j’ai bien rendu, parce que je n’ai pas eu l’invention de changer ; j’ai trouvé fort peu de mes pensées assez belles pour en être tenté, et corrompu. Ainsi, mon malheur m’a fait rencontrer heureusement, et ma faiblesse m’a attaché à ma matière, comme ces enfants qui, ne pouvant se soutenir d’eux-mêmes, se tiennent aux pans de la robe de celle qui les mène. Que ceci donc me serve d’excuse, Lecteur, pour les vers dont tu ne trouveras pas la cadence assez facile. Ne t’amuse point à déchirer l’habit dont j’ai revê{NP16}tu un si grand personnage. Que sa majesté te soit vénérable même sous ses haillons : si la façon te déplaît, que l’étoffe, que le poids des choses te contente ; si l’artifice manque aux vers, aimes-y la naïveté du sens. Enfin, si tu t’étonnes comment je n’ai pu donner une meilleure forme où la matière était si bien disposée, pense que si mon imagination a failli, mon jugement ne s’était pas trompé au choix de son sujet, et que si je te donne une mauvaise poésie, au moins te fais-je présent d’un bon livre. Que veux-tu plus ? au lieu de louange, je te demande pardon, et me tiendrai trop glorieux si seulement je ne te suis point à dégoût, et que tu trouves ici le divertissement que j’y ai cherché. Adieu.