IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Nicomède

Corneille, Pierre

Éditeur scientifique : Souchier, Marine

Description

Auteur du paratexteCorneille, Pierre

Auteur de la pièceCorneille, Pierre

Titre de la pièceNicomède

Titre du paratexteAu lecteur

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie

Date1651

LangueFrançais

ÉditionParis : Charles de Sercy, 1651, in-4

Éditeur scientifiqueSouchier, Marine

Nombre de pages4

Adresse sourcehttp://gallicalabs.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70398s/f3.image.r=

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/CorneilleNicomedePreface.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/CorneilleNicomedePreface.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/CorneilleNicomedePreface.odt

Mise à jour2016-03-24

Mots-clés

Mots-clés français

GenreTragédie

SourcesJustin

Sujetaltération de l’Histoire

DramaturgieVraisemblance ; bienséance des caractères ; égalité des mœurs ; place de l’amour

Personnage(s)Bienséance des caractères ; égalité des mœurs

ReprésentationSuccès

RéceptionSuccès

FinalitéMorale ; plaisir ; admiration ; agréable ; utile ; exemple ; pitié ; compassion

ExpressionQualité des vers

Mots-clés italiens

GenereTragedia

FontiGiustino

ArgomentoAlterazione della Storia

DrammaturgiaVerosimiglianza ; decoro ; costumi ; ruolo dell’amore

Personaggio(i)Decoro ; uniformità dei costumi

RappresentazioneSuccesso

RicezioneSuccesso

FinalitàMorale ; diletto ; meraviglia ; utilità ; esempio ; pietà ; compassione

EspressioneQualità dei versi

Mots-clés espagnols

GéneroTragedia

FuentesJustino

Temaalteración de la historia

DramaturgiaVerosimilitud ; decoro de los personajes ; igualdad de las costumbres ; papel del amor

Personaje(s)Decoro de los personajes ; igualdad de las costumbres

RepresentaciónÉxito

RecepciónÉxito

FinalidadMoral ; placer ; admiración ; agradable ; útil ; ejemplo ; piedad ; compasión

ExpresiónCalidad de los versos

Présentation

Présentation en français

Créé en février 16511 et publié la même année, Nicomède reçoit du public un accueil favorable. Malgré ce succès, Corneille semble éprouver le besoin de justifier sa pièce, que l’avis « Au lecteur » présente comme une gageure. Le dramaturge insiste d’emblée sur l’originalité de sa tragédie, soulignant d’abord la faible place accordée à « la tendresse et [aux] passions », supplantées par « la grandeur de courage », « la politique » et la « vertu ».

Il expose ensuite sa source principale, Justin, avant d’expliquer les modifications qu’il y a apportées. Ces modifications sont considérables, et c’est aussi en cela que Nicomède constitue une entreprise audacieuse : le violent conflit entre le roi Prusias et son fils Nicomède, situation idéale pour une tragédie2, est totalement désamorcé. Corneille réorganise sa matière historique afin de centrer la pièce sur le caractère de Nicomède, un héros parfait. Le dénouement sanglant de l’histoire laisse ainsi la place à une fin heureuse.

Corneille revient enfin sur l’originalité d’une pièce qui joue avec les limites du genre tragique : il tente ici une nouvelle expérience en proposant une tragédie dont le héros ne suscite ni la crainte, ni la pitié, mais l’admiration3. Il abandonne donc les deux traits définitoires essentiels de la tragédie aristotélicienne et passe sous silence la purgation des passions que la crainte et la pitié devraient permettre. L’« Examen » de Nicomède, qui remplacera l’avis « Au lecteur » en 1660, réintroduira la notion de catharsis, mais pour en proposer une conception toute personnelle.

Une tragédie qui n’accorde à l’amour que la portion congrue, qui ne va pas jusqu’à l’acte tragique – la mise à mort du fils par le père – et qui abandonne la catharsis ; Nicomède est une triple affirmation de liberté face aux Anciens et à la définition même de la tragédie. Une entreprise que Corneille avoue risquée, mais autorisée par son expérience de dramaturge et justifiée par le succès de la pièce.

Texte

Au lecteur

{NP1} Voici une pièce d’une constitution4 assez extraordinaire5 ; aussi est-ce la vingt-et-unième que j’ai fait voir sur le théâtre, et après y avoir fait réciter quarante mille vers6, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sans s’écarter un peu du grand chemin et se mettre au hasard7 de s’égarer8. La tendresse et les passions, qui doivent être l’âme des tragédies, n’ont aucune part en celle-ci9 ; la grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d’un œil si dédaigneux qu’il n’en saurait arracher une plainte10. Elle y est combattue par la politique, et n’oppose à ses artifices qu’une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s’émouvoir, et ne veut point d’autre appui que celui de sa vertu et de l’amour qu’elle imprime dans les cœurs de tous les peuples. L’histoire qui m’a prêté de quoi la faire paraître en ce haut degré est tirée de Justin11 et voici comme12 il la raconte à la fin de son trente-quatrième livre :

{NP2} En même temps, Prusias, roi de Bithinie, prit dessein de faire assassiner son fils Nicomède, pour avancer ses autres fils qu’il avait eus d’une autre femme, et qu’il faisait élever à Rome ; mais ce dessein fut découvert à ce jeune prince par ceux-mêmes qui l’avaient entrepris. Ils firent plus, ils l’exhortèrent à rendre la pareille à un père si cruel, et faire retomber sur sa tête les embûches qu’il lui avait préparées, et n’eurent pas grande peine à le persuader. Sitôt donc qu’il fut entré dans le royaume de son père, qui l’avait appelé auprès de lui, il fut proclamé roi ; et Prusias chassé du trône, et délaissé même de ses domestiques, quelque soin qu’il prît à se cacher, fut enfin tué par ce fils, et perdit la vie par un crime aussi grand que celui qu’il avait commis, en donnant les ordres de l’assassiner.

J’ai ôté de ma scène l’horreur d’une catastrophe13 si barbare, et n’ai donné, ni au père, ni au fils, aucun dessein de parricide14. J’ai fait ce dernier amoureux de Laodice, afin que l’union d’une couronne voisine donnât plus d’ombrage aux Romains, et leur fît prendre plus de soin d’y mettre un obstacle de leur part. J’ai approché de cette histoire celle de la mort d’Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce même roi, et dont le nom n’est pas un petit ornement à mon ouvrage. J’en ai fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains ; et prenant l’occasion de l’ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi leur allié, pour demander qu’on remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je l’ai chargé d’une commission secrète de traverser15 ce mariage, qui leur devait donner de la ja{NP3}lousie. J’ai fait que pour gagner l’esprit de la reine, qui suivant l’ordinaire des secondes femmes, avait tout pouvoir sur celui de son vieux mari, il lui ramène un de ses fils que mon auteur m’apprend avoir été nourris à Rome. Cela fait deux effets, car d’un côté il obtient la perte d’Annibal par le moyen de cette mère ambitieuse, et de l’autre, il oppose à Nicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.

Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglants desseins de son père m’ont donné jour à d’autres artifices pour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mère lui avait préparées ; et pour la fin, je l’ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité16 et que les uns rendant ce qu’ils doivent à la vertu, et les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre et une conclusion assez agréable17.

La représentation n’en a point déplu, et comme ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main, j’ai sujet d’espérer que la lecture n’ôtera rien à cet ouvrage de la réputation qu’il s’est acquise jusqu’ici, et ne le fera point juger indigne de suivre ceux qui l’ont précédé. Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors18, et comme ils agissaient impérieusement avec les rois leurs alliés, leurs maximes pour les empêcher de s’accroître et les soins qu’ils prenaient de traverser leur grandeur quand elle com{NP4}mençait à leur devenir suspecte à force de s’augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C’est le caractère que j’ai donné à leur république en la personne de son ambassadeur Flaminius, qui rencontre un prince intrépide, qui voit sa perte assurée sans s’ébranler, et brave l’orgueilleuse masse de leur puissance, lors même qu’il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie, en ce qu’il ne cherche point à faire pitié par l’excès de ses infortunes19 ; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n’excite que de l’admiration20 dans l’âme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous commande de mendier par leurs misères21. Il est bon de hasarder un peu, et ne s’attacher pas toujours si servilement à ses préceptes, ne fût-ce que pour pratiquer celui-ci de notre Horace :

Et mihi res, non me rebus, submittere conor.22

Mais il faut que l’événement justifie cette hardiesse, et dans une liberté de cette nature on demeure coupable à moins que d’être fort heureux23.