IdT – Les idées du théâtre


 

Dédicace

Cinna ou la Clémence d’Auguste

Corneille, Pierre

Éditeur scientifique : Michel, Lise

Description

Auteur du paratexteCorneille, Pierre

Auteur de la pièceCorneille, Pierre

Titre de la pièceCinna ou la Clémence d’Auguste

Titre du paratexteA Monsieur de Montoron

Genre du texteDédicace

Genre de la pièceTragédie

Date1643

Languefrançais

ÉditionParis : T. Quinet, 1643, in-8°

Éditeur scientifiqueMichel, Lise

Nombre de pages5

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70140x/f4.image

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/CorneilleCinnaDedicace.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/CorneilleCinnaDedicace.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/CorneilleCinnaDedicace.odt

Mise à jour2016-06-14

Mots-clés

Mots-clés français

DédicataireDédicataire comparé au personnage

Mots-clés italiens

Dedicatario e PersonaggioDedicatario paragonato al personaggio

Mots-clés espagnols

Dedicatario y personajeDedicatario comparado con el personaje

Présentation

Présentation en français

C’est à Monsieur de Montoron (ou Montauron), financier enrichi connu pour sa prodigalité, que Corneille dédie Cinna, quelques semaines seulement après la mort de Richelieu, auquel avait été dédiée sa précédente tragédie, Horace. Dans la présente épître, le dramaturge s’attache avec insistance à lier, chez le personnage d’Auguste, la vertu de clémence, qui le caractérise de façon essentielle, et sa libéralité, comme participant toutes deux de sa générosité. Il s’agit en réalité de fonder la comparaison entre le dédicataire et le personnage, conformément à un lieu commun du genre. En établissant un lien nécessaire entre ces deux vertus, Corneille peut en effet louer la libéralité du généreux Montoron en se fondant sur … la clémence d’Auguste. Se défendant de toute flatterie, il a recours à la prétérition pour rappeler le passé militaire du destinataire, et évoquer l’aide que ce dernier apporte aux familles ruinées par la guerre. En faisant de la générosité le trait commun à Auguste et à ce nouveau bienfaiteur, il opère un glissement sémantique audacieux, le terme référant dans le second cas à une largesse avant tout financière. C’est de cette « générosité » de Montoron à l’égard des gens de lettres, en la personne de certains de ses confrères, que Corneille s’autorise pour le remercier. Plus qu’à une véritable reconnaissance de dette, cette dédicace s’apparente donc à une sollicitation personnelle1.

Le caractère hyberbolique des compliments que l’auteur y déploie a, dès le XVIIe siècle, fait l’objet de railleries, au point que les expressions « épître à la Montoron » ou « panégyrique à la Montoron » furent par la suite utilisées pour désigner une dédicace excessivement élogieuse2. Si les termes de cette épître, et le principe même de la comparaison entre le dédicataire et le personnage d’Auguste, n’ont en eux-mêmes rien d’exceptionnel à l’époque3, la disproportion entre le statut du riche financier4 et celui de l’empereur a pu prêter à sourire. En 1648, Corneille supprimera de son texte l’un des passages les plus outrageusement flatteurs5.

Texte

A Monsieur de Montoron6                

{NP1} Monsieur,

Je vous présente un tableau d’une des plus belles actions d’Auguste. Ce monarque était tout généreux, et sa générosité n’a jamais paru avec tant d’éclat que dans les effets de sa clémence et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étaient si naturelles et si inséparables en lui, qu’il semble qu’en cette histoire que j’ai mise {NP2} sur notre théâtre, elles se soient tour à tour entre-produites dans son âme. Il avait été si libéral envers Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude extraordinaire, il eut besoin d’un extraordinaire effort de clémence pour lui pardonner, et le pardon qu’il lui donna fut la source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour vaincre tout à fait cet esprit qui n’avait pu être gagné par les premiers ; de sorte qu’il est vrai de dire, qu’il eût été moins clément envers lui s’il eût été moins libéral, et qu’il eût été moins libéral s’il eût été moins clément7. Cela étant, à qui pourrais-je plus justement donner le portrait de l’une de ces héroïques vertus qu’à celui qui8 possède l’autre en un si haut degré, puisque dans cette action ce grand prince les a si bien attachées, et comme unies l’une à l’autre, qu’elles ont été tout ensemble et la cause {NP3}et l’effet l’une de l’autre ? Vous9 avez des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez d’une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous forcez la voix publique d’avouer que la fortune a consulté la raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et qu’on a plus de sujet de vous en souhaiter le redoublement, que de vous en envier l’abondance. J’ai vécu si éloigné de la flatterie que je pense être en possession de me faire croire quand je dis du bien de quelqu’un, et lorsque je donne des louanges, ce qui m’arrive assez rarement, c’est avec tant de retenue, que je supprime toujours quantité de glorieuses vérités pour ne me rendre pas suspect d’étaler de ces mensonges obligeants, que beaucoup de nos modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien des avantages de votre naissance, ni de votre cou-{NP4}rage, qui l’a si dignement soutenue10 dans la profession des armes à qui vous avez donné vos premières années11, ce sont des choses trop connues de tout le monde ; je ne dirai rien de ce prompt et puissant secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes familles ruinées par les désordres de nos guerres, ce sont des choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste. C’est que cette générosité12 qui compose la meilleure partie de votre âme, et règne sur l’autre, et qu’à juste titre on peut nommer l’âme de votre âme, puisqu’elle en fait mouvoir toutes les puissances, c’est, dis-je, que cette générosité à l’exemple de ce grand Empereur prend plaisir à s’étendre sur les gens de lettres en un temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux quand ils les ont honorés d’une louange stérile13. Et {NP5}certes, vous avez traité quelques-unes de nos Muses avec tant de magnanimité, qu’en elles vous avez obligé toutes les autres, et qu’il n’en est point qui ne vous en doive un remerciement. Trouvez donc bon, Monsieur, que je m’acquitte de celui que je reconnais vous en devoir, par le présent que je vous fais de ce poème, que j’ai choisi comme le plus durable des miens, pour apprendre plus longtemps à ceux qui le liront, que le généreux Monsieur de Montoron, par une libéralité inouïe en ce siècle s’est rendu toutes les Muses redevables, et que je prends tant de part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d’elles, que je m’en dirai toute ma vie,

Monsieur,

Votre très humble et très obligé serviteur.

Corneille14.