IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Andromède Tragédie. Représentée avec les Machines sur le Théâtre Royal de Bourbon

Corneille, Pierre

Éditeur scientifique : Berrégard, Sandrine

Description

Auteur du paratexteCorneille, Pierre

Auteur de la pièceCorneille, Pierre

Titre de la pièceAndromède Tragédie. Représentée avec les Machines sur le Théâtre Royal de Bourbon

Titre du paratexteArgument. Tiré du quatrième et du cinquième Livre des Métamorphoses d’Ovide

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie en musique et à machines.

Date1651

LangueFrançais

ÉditionRouen : Laurens Maurry, 1651, in-12.

Éditeur scientifiqueBerrégard, Sandrine

Nombre de pages8

Adresse sourceEn attente de numérisation

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/CorneilleAndromedeArgument.xml

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Mise à jour2016-03-24

Mots-clés

Mots-clés français

SourcesLivres IV et V des Métamorphoses d’Ovide

SujetMythologique. Changements apportés au mythe originel.

DramaturgieVraisemblance et bienséances ; machines ; théâtre et musique ; nécessité.

LieuCapitale du royaume de Céphée en Éthiopie

ActionDeus ex machina ; nœud et dénouement.

Personnage(s)Héros de la mythologie ; créatures mythiques ; divinités.

ScenographieMachines ; Torelli ; décoration particulière pour chaque acte

ReprésentationMachineries ; changements de décor ; musique et chant.

FinalitéPlaisir de la vue et de l’ouïe ; étonnement et admiration.

AutrePeinture ; représentation de la nudité.

Mots-clés italiens

FontiLibri IV e V delle Metamorfosi di Ovidio

ArgomentoMitologico ; alterazione della fonte

DrammaturgiaVerosimiglianza ; decoro ; macchine ; teatro e musica ; necessità

LuogoCapitale del reame di Cefeo in Etiopia

AzioneDeus ex machina ; nodo e scioglimento

Personaggio(i)Eroe mitologico ; creature mitiche ; divinità

ScenografiaMacchine ; Torelli ; scenografia propria per ogni singolo atto

RappresentazioneMacchineria ; cambiamento di scena ; musica e canto

FinalitàDiletto della vista e dell’udito ; meraviglia

AltriPittura ; rappresentazione della nudità

Mots-clés espagnols

FuentesLibros IV y V de las Metamorfosis de Ovidio

TemaMitológico. Cambios introducidos respecto al mito original.

DramaturgiaVerosimilitud y decoro ; tramoyas ; teatro y música ; necesidad

LugarCapital del reino de Cefea en Etiopía

AcciónDeus ex machina ; nudo y desenlace

Personaje(s)Héroes de la mitología ; seres míticos ; divinidades

EscenografiaTramoya ; Torelli ; decoración particular para cada acto

RepresentaciónTramoyas ; cambios de decorado ; música y canto

FinalidadPlacer de la vista y del oído ; asombro y admiracón

OtrasPintura ; representación de la desnudez

Présentation

Présentation en français

L’Argument, qui se borne théoriquement à résumer la fable et/ou le sujet de la pièce1, est ici pour Corneille le moyen de justifier ses choix esthétiques2 en exposant les raisons pour lesquelles il s’est à plusieurs reprises écarté de la version de l’histoire d’Andromède contenue dans les livres IV et V des Métamorphoses d’Ovide. Comme il le souligne, la principale exigence qu’il s’est fixée dans son travail de réécriture est celle de la vraisemblance, selon un principe fondateur de la dramaturgie régulière, auquel pourtant Corneille ne s’est pas systématiquement conformé (Le Cid, Sophonisbe). L’auteur témoigne ainsi de sa volonté d’adapter le mythe originel aux conceptions du théâtre qui prévalent désormais en France et aux présupposés du public auquel il s’adresse. La « liberté de l’art », qu’il revendique, mais surtout la recherche des « agréments » que le théâtre est capable d’offrir expliquent aussi la manière dont sont montrés sur la scène les événements constitutifs de la fable. Le plaisir que procure au spectateur une pièce à machines incluant des chants – l’ancêtre de l’opéra – ne saurait néanmoins suffire : les effets scéniques, ajoute Corneille, doivent être justifiés par l’action dramatique. Malgré l’importance accordée aux « ornements » du théâtre, le principe de « nécessité » apparaît donc comme une des pierres angulaires du processus créateur engagé par Corneille. Par ses déclarations, l’auteur d’Andromède définit une esthétique nouvelle, celle d’un spectaculaire sollicitant à la fois l’ouïe et la vue, qui ne sacrifie pas pour autant la rigueur inhérente au classicisme.

Déjà présent pour une large part dans le Dessein de la tragédie d’Andromède (1650), destiné à rendre la représentation plus compréhensible pour le spectateur, l’Argument disparaît ensuite de l’édition de 1660 au profit de l’Examen3, qui reprend une partie du texte en l’augmentant.

Texte

Argument tiré du quatrième et du cinquième Livre des Métamorphoses d’Ovide.

{NP1} Cassiope femme de Céphée roi d’Éthiopie fut si vaine4 de sa beauté qu’elle osa la préférer à celle des Néréides, dont5 ces nymphes irritées firent sortir de la mer un monstre, qui fit de si étranges ravages sur les terres de l’obéissance du roi son mari que les forces humaines, ne pouvant donner aucun remède à des misères6 si grandes, on recourut à l’oracle de Jupiter Ammon7. La réponse qu’en reçurent ces malheureux princes fut un commandement d’exposer à ce monstre Andromède leur fille unique, pour en être dévorée8. Il fallut exécuter ce triste arrêt9, et cette illustre victime fut attachée à un rocher, où elle n’attendait que la mort, lorsque Persée fils de Jupiter et de Danaé passant par hasard jeta les yeux sur elle. Il revenait de la conquête glorieuse de la tête de Méduse qu’il portait sous son bouclier10, et volait au milieu de l’air, au moyen des ailes qu’il avait attachées aux deux pieds11, de la façon qu’on nous peint Mercure. Ce fut d’elle-même qu’il apprit la cause de sa disgrâce, et l’amour que ses {NP2} premiers regards lui donnèrent lui fit en même temps former le dessein de combattre ce monstre, pour conserver des jours qui lui étaient devenus si précieux. Avant que d’entrer au combat il eut loisir de tirer parole de ses parents que les fruits en seraient pour lui, et reçut les effets de cette promesse, sitôt qu’il12 eut tué le monstre. Le roi et la reine donnèrent avec grande joie leur fille à son libérateur, mais la magnificence des noces fut troublée par la violence que voulut faire Phinée frère du roi et oncle de la princesse, à qui elle avait été promise avant son malheur. Il se jeta dans le palais royal avec une troupe de gens armés ; et Persée s’en défendit quelque temps sans autre secours que celui de sa valeur13 et de quelques amis généreux14 : mais se voyant près de succomber sous le nombre, il se servit enfin de cette tête de Méduse, qu’il tira de sous son bouclier, et l’exposant aux yeux de Phinée et des assassins qui le suivaient, cette fatale vue les convertit15 en autant de statues de pierre, qui servirent d’ornement au même palais qu’ils voulaient teindre du sang de ce héros. Voilà comme Ovide raconte cette fable16, où j’ai beaucoup changé de choses tant par la liberté de l’art, que par la nécessité des ordres du théâtre, et pour lui donner plus d’agrément17.

En premier lieu j’ai cru plus à propos de faire Cassiope vaine de la beauté de sa fille que de la sienne propre18, d’autant qu’il est fort {NP3} extraordinaire qu’une femme dont la fille est en âge d’être mariée ait encore d’assez beaux restes pour s’en vanter si hautement, et qu’il n’est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-même eût attendu si tard à éclater, vu que c’est dans la jeunesse que la beauté étant plus parfaite et le jugement moins formé donnent plus de lieu à des vanités de cette nature, et non pas alors que cette même beauté commence d’être sur le retour, et que l’âge a mûri l’esprit de la personne qui s’en serait enorgueillie en un autre temps.

Ensuite j’ai supposé que l’oracle d’Ammon n’avait pas condamné précisément Andromède à être dévorée par le monstre, mais qu’il avait ordonné seulement qu’on lui exposât tous les mois une fille, qu’on tirât au sort pour voir celle qui lui devrait être livrée, et que cet ordre ayant déjà été exécuté cinq fois on était au jour qu’il le fallait suivre pour la sixième19.

J’ai introduit Persée comme un chevalier20 errant qui s’est arrêté depuis un mois dans la cour de Céphée21, et non pas comme se rencontrant par hasard dans le temps qu’Andromède est attachée au rocher. Je lui ai donné de l’amour pour elle, qu’il n’ose découvrir, parce qu’il la voit promise à Phinée ; mais qu’il nourrit toutefois d’un peu d’espoir, parce qu’il voit son mariage différé jusques à la fin des malheurs publics22. Je l’ai fait plus généreux23 qu’il n’est dans Ovide, où il n’entreprend la dé{NP4}livrance de cette Princesse qu’après que ses parents l’ont assuré qu’elle l’épouserait, sitôt qu’il24 l’aurait délivrée25. J’ai changé aussi la qualité de Phinée, que j’ai fait seulement neveu du roi26 dont Ovide le nomme frère27 : le mariage de deux cousins me semblant plus supportable dans nos façons de vivre que celui de l’oncle et de la nièce, qui eût pu sembler un peu plus étrange à mes auditeurs.

Les peintres, qui cherchent à faire paraître leur art dans les nudités, ne manquent jamais à nous représenter Andromède nue au pied du rocher où elle est attachée28, quoiqu’Ovide n’en parle point. Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention, comme j’ai fait en celle du cheval Pégase, sur lequel ils montent Persée pour combattre le Monstre29, quoiqu’Ovide ne lui donne que des ailes aux talons. Ce changement donne lieu à une machine toute extraordinaire et merveilleuse30, et empêche que Persée ne soit pris pour Mercure : outre qu’ils ne le mettent pas en cet équipage sans fondement, vu que le même Ovide raconte que, sitôt que Persée eut31 coupé la monstrueuse tête de Méduse, Pégase tout ailé sortit de cette Gorgone, et que Persée s’en put32 saisir dès lors pour faire ses courses par le milieu des airs33.

Nos globes célestes, où l’on marque pour constellation Céphée, Cassiope, Persée et Andromède, m’ont donné jour à34 les faire enlever tous quatre au ciel sur la fin de la pièce35 {NP5} pour y faire les noces de ces amants, comme si la terre n’en était pas digne.

Au reste, comme Ovide ne nomme point la ville où il fait arriver cette aventure, je ne me suis non plus enhardi à la nommer. Il dit pour toute chose que Céphée régnait en éthiopie, sans désigner sous quel climat. La topographie moderne de ces contrées-là n’est pas fort connue, et celle du temps de Céphée encore moins36. Je me contenterai donc de vous dire qu’il fallait que Céphée régnât en quelque pays maritime, que sa ville capitale fût sur le bord de la mer, et que ses peuples fussent blancs quoiqu’éthiopiens. Ce n’est pas que les Maures les plus noirs n’aient leurs beautés à leur mode37, mais il n’est pas vraisemblable que Persée qui était Grec et né dans Argos fût devenu amoureux d’Andromède, si elle eût été de leur teint. J’ai pour moi le consentement de tous les peintres38, et surtout l’autorité du grand Héliodore qui ne fonde la blancheur de sa divine Chariclée que sur un tableau d’Andromède39. Ma scène sera donc s’il vous plaît dans la ville capitale de Céphée, proche de la mer, et pour le nom, vous le lui donnerez tel qu’il vous plaira.

Vous trouverez cet ordre gardé dans les changements de théâtre, que chaque acte aussi bien que le Prologue a sa décoration particulière, et du moins une machine volante avec un concert de musique, que je n’ai employée qu’à satisfaire les oreilles des spe{NP6}ctateurs, tandis que leurs yeux sont arrêtés40 à voir descendre ou remonter une machine, ou s’attachent à quelque chose qui leur empêche41 de prêter attention à ce que pourraient dire les acteurs42, comme fait le combat de Persée contre le monstre43 : mais je me suis bien gardé de faire rien chanter qui fût nécessaire à l’intelligence44 de la Pièce, parce que communément les paroles qui se chantent étant mal entendues des auditeurs, pour la confusion qu’y apporte la diversité des voix qui les prononcent ensemble, elles auraient fait une grande obscurité dans le corps de l’ouvrage, si elles avaient eu à instruire l’auditeur de quelque chose d’important45. Il n’en va pas de même des machines46, qui ne sont pas dans cette tragédie comme des agréments détachés, elles en font le nœud et le dénouement, et y sont si nécessaires que vous n’en sauriez retrancher aucune que vous ne fassiez tomber tout l’édifice47. J’ai été assez heureux à les inventer et à leur donner place dans la tissure48 de ce poème, mais aussi faut-il que j’avoue que le sieur Torelli49 s’est surmonté lui-même à en exécuter les desseins, et qu’il a eu des inventions admirables pour les faire agir à propos, de sorte que, s’il m’est dû quelque gloire pour avoir introduit cette Vénus dans le premier acte, qui fait le nœud de cette tragédie par l’oracle ingénieux qu’elle prononce50, il lui en est dû bien davantage pour l’avoir fait venir de si loin et descendre au milieu {NP7} de l’air dans cette magnifique étoile51, avec tant d’art et de pompe qu’elle remplit tout le monde d’étonnement et d’admiration. Il en faut dire autant des autres que j’ai introduites et dont il a inventé l’exécution, qui en a rendu le spectacle si merveilleux qu’il sera malaisé d’en faire un plus beau de cette nature. Pour moi je confesse ingénument que, quelque effort d’imagination que j’aie fait depuis, je n’ai pu52 découvrir encore un sujet capable de tant d’ornements extérieurs et où les machines pussent être distribuées avec tant de justesse : je n’en désespère pas toutefois, et peut-être que le temps en fera éclater quelqu’un53 assez brillant et assez heureux pour me faire dédire de ce que j’avance54. En attendant recevez celui-ci comme le plus achevé qui ait encore paru sur nos théâtres, et souffrez55 que la beauté de la représentation supplée au manque des beaux vers que vous n’y trouverez pas en si grande quantité que dans Cinna, ou dans Rodogune56, parce que mon principal but ici a été de satisfaire la vue par l’éclat et la diversité du spectacle, et non pas de toucher l’esprit par la force du raisonnement, ou le cœur par la délicatesse des passions. Ce n’est pas que j’en aie fui ou négligé aucunes57 occasions, mais il s’en est rencontré si peu que j’aime mieux avouer58 que cette pièce n’est que pour les yeux.