IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

La Veuve

Corneille, Pierre

Éditeur scientifique : Douguet, Marc

Description

Auteur du paratexteCorneille, Pierre

Auteur de la pièceCorneille, Pierre

Titre de la pièceLa Veuve

Titre du paratexteExamen

Genre du textePréface

Genre de la pièceComédie

Date1663

LangueFrançais

ÉditionParis : Guillaume de Luyne, 1663, in-folio

Éditeur scientifiqueDouguet, Marc

Nombre de pages2

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71442p/f37

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Corneille-Veuve-Examen.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Corneille-Veuve-Examen.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Corneille-Veuve-Examen.odt

Mise à jour2014-04-08

Mots-clés

Mots-clés français

TempsCinq jours ; incohérences

ActionCinquième acte inutile

ExpressionAbsence de pointes ; aparté

Mots-clés italiens

TempoCinque giorni ; incoerenze

AzioneQuinto atto inutile

EspressioneAssenza di acutezze ; a parte

Mots-clés espagnols

TiempoCinco días ; incoherencias

AcciónQuinto acto inútil

ExpresiónAusencia de agudezas ; aparte

Présentation

Présentation en français

Les « Examens », publiés les uns à la suite des autres en tête des éditions collectives du théâtre de Corneille à partir de 1660, forment un réseau de textes qui ne cessent de faire référence aux autres Examens ou aux autres pièces. Tout en faisant écho à certaines analyses de l’avis au lecteur de 1634, l’Examen de La Veuve est ainsi en grande partie fondé sur une comparaison avec la précédente comédie de Corneille, Mélite. Corneille examine dans un premier temps divers points touchant la gestion du lieu, de l’action et surtout du temps, montrant que, si La Veuve n’est pas régulière, ses irrégularités sont dans l’ensemble moins importantes. Dans un second temps, Corneille fait remarquer une caractéristique de son écriture : l’absence d’apartés, que le sujet de la pièce rend particulièrement sensible. Il revient enfin à une comparaison avec Mélite, portant cette fois sur le style et la vraisemblance de l’intrigue. Il est remarquable de voir avec quelle subtilité Corneille s’efforce de nuancer l’opposition entre régularité et irrégularité : le dramaturge ne souligne jamais un défaut sans montrer qu’il n’en est réalité pas un, sans proposer une interprétation qui le minimise ou sans dire ce qu’il aurait fallu faire pour l’éviter.

Texte

Examen

{XXXIII http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71442p/f37} Cette comédie n’est pas plus régulière que Mélite en ce qui regarde l’unité de lieu, et a le même défaut au cinquième acte, qui se passe en compliments pour venir à la conclusion d’un amour épisodique, avec cette différence toutefois que le mariage de Célidan avec Doris a plus de justesse dans celle-ci que celui d’Éraste avec Cloris dans l’autre1. Elle a quelque chose de mieux ordonné pour le temps en général, qui n’est pas si vague que dans Mélite, et a ses intervalles mieux proportionnés par cinq jours consécutifs2. C’était un tempérament3 que je croyais lors fort raisonnable entre la rigueur des vingt et quatre heures et cette étendue libertine4 qui n’avait aucunes bornes5. Mais elle a ce même défaut dans le particulier de la durée de chaque acte, que souvent celle de l’action y excède de beaucoup celle de la représentation. Dans le commencement du premier, Philiste quitte Alcidon pour aller faire des visites avec Clarice, et paraît en la dernière scène avec elle au sortir de ces visites, qui doivent avoir consumé toute l’après-dinée6, ou du moins la meilleure partie. La même chose se trouve au cinquième. Alcidon y fait partie7 avec Célidan d’aller voir Clarice sur le soir dans son château, où il la croit encore prisonnière, et se résout de faire part de sa joie à la Nourrice, qu’il n’oserait voir de jour, de peur de faire soupçonner l’intelligence secrète et criminelle qu’ils ont ensemble ; et environ cent vers après, il vient chercher cette confidente chez Clarice, dont il ignore le retour. Il ne pouvait être qu’environ midi quand il en a formé le dessein, puisque Célidan venait de ramener Clarice (ce que vraisemblablement il a fait le plus tôt qu’il a pu, ayant un intérêt d’amour qui le pressait8 de lui rendre ce service en faveur de son amant), et quand il vient pour exécuter cette résolution, la nuit doit avoir déjà assez d’obscurité pour cacher cette visite qu’il lui va rendre. L’excuse qu’on pourrait y donner, aussi bien qu’à ce que j’ai remarqué de Tircis dans Mélite, c’est qu’il n’y a point de liaisons de scènes, et par conséquent point de continuité d’action9. Ainsi l’on10 pourrait dire que ces scènes détachées qui sont placées l’une après l’autre ne s’entre-suivent pas immédiatement, et qu’il se consume un temps notable entre la fin de l’une et le commencement de l’autre, ce qui n’arrive point quand elles sont liées ensemble, cette liaison étant cause que l’une commence nécessairement au même instant que l’autre finit11.

Cette comédie peut faire reconnaître12 l’aversion naturelle que j’ai toujours eue pour les a parte13. Elle m’en donnait de belles occasions, m’étant proposé d’y peindre un amour réciproque qui parût dans les {XXXIV http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71442p/f38} entretiens de deux personnes qui ne parlent point d’amour ensemble, et de mettre des compliments d’amour suivis entre deux gens qui n’en ont point du tout l’un pour l’autre, et qui sont toutefois obligés par des considérations particulières de s’en rendre des témoignages mutuels. C’était un beau jeu pour ces discours à part si fréquents chez les Anciens et chez les Modernes de toutes les langues14 ; cependant j’ai si bien fait par le moyen des confidences qui ont précédé ces scènes artificieuses et des réflexions qui les ont suivies que, sans emprunter ce secours, l’amour a paru entre ceux qui n’en parlent point, et le mépris a été visible entre ceux qui se font des protestations d’amour15. La sixième scène du quatrième acte semble commencer par ces a parte, et n’en a toutefois aucun. Célidan et la Nourrice y parlent véritablement chacun à part, mais en sorte que chacun des deux veut bien que l’autre entende ce qu’il dit. La Nourrice cherche à donner à Célidan des marques d’une douleur très vive qu’elle n’a point, et en affecte d’autant plus les dehors pour l’éblouir ; et Célidan de son côté veut qu’elle ait lieu de croire qu’il la cherche pour la tirer du péril où il feint qu’elle est, et qu’ainsi il la rencontre fort à propos16. Le reste de cette scène est fort adroit par la manière dont il dupe cette vieille, et lui arrache l’aveu d’une fourbe17 où on le voulait prendre lui-même pour dupe. Il l’enferme de peur qu’elle ne fasse encore quelque pièce18 qui trouble son dessein, et quelques-uns ont trouvé à dire qu’on ne parle point d’elle au cinquième. Mais ces sortes de personnages, qui n’agissent que pour l’intérêt des autres, ne sont pas assez d’importance pour faire naître une curiosité légitime de savoir leurs sentiments sur l’événement19 de la comédie, où ils n’ont plus que faire quand on n’y a plus affaire d’eux ; et d’ailleurs Clarice y a trop de satisfaction de se voir hors du pouvoir de ses ravisseurs et rendue à son amant pour penser en sa présence à cette nourrice, et prendre garde si elle est en sa maison, ou si elle n’y est pas.

Le style n’est pas plus élevé ici que dans Mélite, mais il est plus net et plus dégagé des pointes dont l’autre est semée, qui ne sont, à en bien parler, que de fausses lumières, dont le brillant marque bien quelque vivacité d’esprit, mais sans aucune solidité de raisonnement20. L’intrique21 y est aussi beaucoup plus raisonnable que dans l’autre, et Alcidon a lieu d’espérer un bien plus heureux succès de sa fourbe qu’Éraste de la sienne22.