IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Polyeucte martyr

Corneille, Pierre

Éditeur scientifique : Teulade, Anne

Description

Auteur du paratexteCorneille, Pierre

Auteur de la pièceCorneille, Pierre

Titre de la piècePolyeucte martyr

Titre du paratexteExamen

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie chrétienne

Date1660

LangueFrançais

ÉditionLe Théâtre de Pierre Corneille, revu et corrigé par l’auteur, première partie, Paris : Guillaume de Luyne, 1663, in-folio

Éditeur scientifiqueTeulade, Anne

Nombre de pages5

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71442p/f60

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Corneille-Polyeucte-Examen.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Corneille-Polyeucte-Examen.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Corneille-Polyeucte-Examen.odt

Mise à jour2016-06-14

Mots-clés

Mots-clés français

GenreTragédie religieuse

SourcesBible ; textes saints ; légendes hagiographiques

SujetReligieux ; possibilité de l’invention

DramaturgieRespect des règles ; agencement des scènes ; vraisemblance

LieuUnité

TempsUnité

ActionUnité ; non représentée sur scène ; refus de la narration

ExpressionStyle élevé et tendre

Mots-clés italiens

GenereTragedia sacra

FontiBibbia ; testi sacri ; legende agiografiche

ArgomentoReligioso ; possibilità d’inventare

DrammaturgiaRispetto delle regole ; disposizione delle scene ; verosimiglianza

LuogoUnità

TempoUnità

AzioneUnità ; non rappresentata sulla scena ; rifiuto della narrazione

EspressioneStile alto e tenero

Mots-clés espagnols

GéneroTragedia religiosa

FuentesBiblio ; textos santos ; leyendas hagiográficas

TemaReligioso ; posibilidad de la invención

DramaturgiaRespeto de las reglas ; disposición de las escenas ; verosimilitud

LugarUnidad

TiempoUnidad

AcciónUnidad ; no representada en el escenario ; rechazo de la narración

ExpresiónEstilo elevado y tierno

Présentation

Présentation en français

Ce paratexte est paru pour la première fois dans l’édition de 1660, où Corneille réunit ses pièces antérieures en trois volumes. En tête de chacun d’eux figure un discours théorique, et chaque pièce y est précédée d’un Examen. L’Examen de Polyeucte fait écho à l’Abrégé paru dans l’édition originale, qui livrait la vie du saint et indiquait en conclusion les éléments ajoutés par le dramaturge, en laissant aux savants le soin d’apprécier leur validité au regard des règles1.

En 1660, Corneille justifie et examine de manière plus théorique la question de l’ajout d’inventions fictionnelles dans les pièces inspirées de sujets religieux. Il évoque ses prédécesseurs, Heinsius, Grotius et Buchanan. Il expose également une différence essentielle entre les tragédies bibliques, qui ne doivent pas altérer le texte saint dont elles s’inspirent, et les tragédies chrétiennes, qui permettent l’invention parce qu’elles ne sont pas fondées sur un texte biblique sacré.

Après ce long passage consacré à l’épineuse question des possibilités et des limites attachées à la mise en scène d’un sujet religieux, il passe en revue les différents aspects de sa pièce en expliquant dans quelle mesure elle respecte les règles, justifiant les points qui pourraient prêter le flanc à la critique : l’unité de lieu, la rapidité de certains enchaînements, la vraisemblance des révélations opérées dans l’exposition, et le traitement de la mort par le martyre. Ses arguments fournissent des éléments de poétique générale, notamment sur la question de la vraisemblance, et sur celle des effets entraînés par le récit de martyre.

Texte

Examen

{LVI http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71442p/f60} Ce martyre est rapporté par Surius2 sur le neuvième de janvier3. Polyeucte vivait en l’année 250 sous l’empereur Décius4 ; il était arménien, ami de Néarque et gendre de Félix, qui avait la commission5 de l’Empereur pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet ami l’ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits qu’on publiait, arracha les idoles des mains de ceux qui les portaient sur les autels pour les adorer, les brisa contre terre, résista aux larmes de sa femme Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le ramener à leur culte, et perdit la vie par l’ordre de son beau-père, sans autre baptême que celui de son sang6. Voilà ce que m’a prêté l’Histoire ; le reste est de mon invention7.

Pour donner plus de dignité à l’action, j’ai fait Félix gouverneur d’Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public afin de rendre l’occasion {LVII http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71442p/f61} plus illustre, et donner un prétexte à Sévère de venir en cette province sans faire éclater son amour, avant qu’il en eût l’aveu8 de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre9 bonté, où quelques interprètes d’Aristote bornent leur vertu, ne trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucte va jusqu’à la sainteté et n’a aucun mélange de faiblesse. J’en ai déjà parlé ailleurs10, et pour confirmer ce que j’en ai dit par quelques autorités, j’ajouterai ici que Minturnus11 dans son Traité du poète agite cette question, « si la Passion de Jésus-Christ et les Martyres des saints doivent être exclus du théâtre, à cause qu’ils passent cette médiocre bonté », et résout en ma faveur. Le célèbre Heinsius12, qui non seulement a traduit la Poétique de notre philosophe, mais a fait un Traité de la constitution de la tragédie selon sa pensée, nous en a donné une13 sur le martyre des Innocents14. L’illustre Grotius15 a mis sur la scène la Passion même de Jésus-Christ et l’histoire de Joseph, et le savant Buchanan16 a fait la même chose de celle de Jephté et de la mort de saint Jean-Baptiste. C’est sur ces exemples que j’ai hasardé17 ce poème, où je me suis donné des licences qu’ils n’ont pas prises, de changer l’Histoire en quelque chose et d’y mêler des épisodes d’invention. Aussi m’était-il plus permis sur cette matière qu’à eux sur celle qu’ils ont choisie. Nous ne devons qu’une croyance pieuse à la vie des saints, et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le porter sur le théâtre que sur ce que nous empruntons des autres histoires. Mais nous devons une foi chrétienne et indispensable à tout ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d’y rien changer18. J’estime toutefois qu’il ne nous est pas défendu d’y ajouter quelque chose, pourvu qu’il ne détruise rien de ces vérités dictées par le Saint-Esprit. Buchanan ni Grotius ne l’ont pas fait dans leurs poèmes, mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour notre théâtre, et ne s’y sont proposé pour exemple que la constitution la plus simple des Anciens. Heinsius a plus osé qu’eux dans celui que j’ai nommé. Les anges qui bercent l’Enfant Jésus et l’ombre de Marianne avec les Furies qui agitent l’esprit d’Hérode sont des agréments qu’il n’a pas trouvés dans l’Évangile19. Je crois même qu’on en peut supprimer quelque chose quand il y a apparence20 qu’il21 ne plairait pas sur le théâtre, pourvu qu’on ne mette rien en la place ; car alors ce serait changer l’Histoire, ce que le respect que nous devons à l’Écriture ne permet point. Si j’avais à y exposer celle de David22 et Bethsabée23, je ne décrirais pas comme il en devint amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine, de peur que cette image de nudité ne fît une impression trop chatouilleuse24 dans l’esprit de l’auditeur, mais je me contenterais de le peindre avec de l’amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour se serait emparé de son cœur.

{LVIII http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71442p/f62} Je reviens à Polyeucte, dont le succès a été très heureux. Le style n’en est pas si fort ni si majestueux25 que celui de Cinna26 et de Pompée27 ; mais il a quelque chose de plus touchant, et les tendresses de l’amour humain y font un si agréable mélange avec la fermeté du divin que sa représentation a satisfait tout ensemble les dévots et les gens du monde. À mon gré, je n’ai point fait de pièce où l’ordre du théâtre28 soit plus beau et l’enchaînement des scènes mieux ménagé. L’unité d’action et celles de jour et de lieu y ont leur justesse, et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux dernières se dissiperont aisément, pour peu qu’on me veuille prêter de cette faveur que l’auditeur nous doit toujours, quand l’occasion s’en offre, en reconnaissance de la peine que nous avons prise à le divertir.

Il est hors de doute que si nous appliquons ce poème à nos coutumes, le sacrifice se fait trop tôt après la venue de Sévère, et cette précipitation sortira du vraisemblable par la nécessité d’obéir à la règle29. Quand le Roi envoie ses ordres dans les villes, pour y faire rendre des actions de grâce pour ses victoires ou pour d’autres bénédictions qu’il reçoit du Ciel, on ne les exécute pas dès le jour même, mais aussi il faut du temps pour assembler le clergé, les magistrats et les corps de ville30, et c’est ce qui en fait différer l’exécution. Nos acteurs31 n’y avaient ici aucune de ces assemblées à faire.

Il suffisait de la présence de Sévère et de Félix, et du ministère32 du grand prêtre, et ainsi nous n’avons eu aucun besoin de remettre ce sacrifice en un autre jour. D’ailleurs, comme Félix craignait ce favori, qu’il croyait irrité du mariage de sa fille, il était bien aise de lui donner le moins d’occasion de tarder qu’il lui était possible, et de tâcher durant son peu de séjour à gagner son esprit par une prompte complaisance, et montrer tout ensemble une impatience d’obéir aux volontés de l’Empereur33.

L’autre scrupule regarde l’unité de lieu qui est assez exacte, puisque tout s’y passe dans une salle ou antichambre commune aux appartements de Félix et de sa fille. Il semble que la bienséance y soit un peu forcée pour conserver cette unité au second acte, en ce que Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver Sévère, dont elle devrait attendre la visite dans son cabinet34. À quoi je réponds qu’elle a eu deux raisons de venir au-devant de lui. L’une, pour faire plus d’honneur à un homme dont son père redoutait l’indignation, et qu’il lui avait commandé d’adoucir en sa faveur. L’autre, pour rompre35 plus aisément la conversation avec lui en se retirant dans ce cabinet s’il ne voulait pas la quitter à sa prière, et se délivrer par cette retraite d’un entretien dangereux pour elle ; ce qu’elle n’eût pu faire si elle eût reçu sa visite dans son appartement36.

{LIX http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71442p/f63} Sa confidence avec Stratonice, touchant l’amour qu’elle avait eu pour ce cavalier, me fait faire une réflexion sur le temps qu’elle prend pour cela. Il s’en fait beaucoup sur nos théâtres, d’affections qui ont déjà duré deux ou trois ans, dont on attend à révéler le secret justement au jour de l’action qui se représente, et non seulement sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu’un autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement on s’en est dû ouvrir37 beaucoup auparavant avec la personne à qui on en fait confidence. Ce sont choses dont il faut instruire le spectateur en les apprenant à un des acteurs, mais il faut prendre garde avec soin que celui à qui on les apprend ait eu lieu de les ignorer jusque-là aussi bien que le spectateur, et que quelque occasion tirée du sujet oblige celui qui les récite à rompre enfin un silence qu’il a gardé si longtemps. L’Infante dans Le Cid avoue à Léonor l’amour secret qu’elle a pour lui38, et l’aurait pu faire un an ou six mois plus tôt. Cléopâtre dans Pompée ne prend pas des mesures plus justes avec Charmion. Elle lui conte la passion de César pour elle, et comme

chaque jour ses courriers
Lui portent en tribut ses vœux et ses lauriers39.

Cependant, comme il ne paraît personne avec qui elle ait plus d’ouverture de cœur qu’avec cette Charmion, il y a grande apparence que c’était elle-même dont elle se servait pour introduire ces courriers, et qu’ainsi elle devait savoir déjà tout ce commerce entre César et sa maîtresse. Du moins il fallait marquer quelque raison qui l’eût laissée ignorer jusque-là tout ce qu’elle lui apprend, et de quel autre ministère cette princesse s’était servie pour recevoir ses courriers. Il n’en va pas de même ici. Pauline ne s’ouvre40 avec Stratonice que pour lui faire entendre le songe qui la trouble, et les sujets qu’elle a de s’en alarmer. Et comme elle n’a fait ce songe que la nuit d’auparavant, et qu’elle ne lui eût jamais révélé son secret sans cette occasion qui l’y oblige, on peut dire qu’elle n’a point eu lieu de lui faire cette confidence plus tôt qu’elle ne la fait.

Je n’ai point fait de narration de la mort de Polyeucte, parce que je n’avais personne pour la faire ni pour l’écouter que des païens, qui ne la pouvaient ni écouter ni faire que comme ils avaient fait et écouté celle de Néarque, ce qui aurait été une répétition et marque de stérilité, et en outre n’aurait pas répondu à la dignité de l’action principale qui est terminée par là. Ainsi j’ai mieux aimé la faire connaître par un saint emportement de Pauline que cette mort a convertie, que par un récit qui n’eût point eu de grâce dans une bouche indigne de le faire41. Félix son père se convertit après elle et ces deux conversions, quoique miraculeuses, sont si ordinaires dans les martyres qu’elles {LX http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71442p/f64} ne sortent point de la vraisemblance, parce qu’elles ne sont pas de ces événements rares et singuliers42 qu’on ne peut tirer en exemple, et elles servent à remettre le calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, que sans cela j’aurais bien de la peine à retirer du Théâtre dans un état qui rendît la pièce complète, en ne laissant rien à souhaiter à la curiosité de l’auditeur.