IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Clitandre, ou L’Innocence délivrée

Corneille, Pierre

Éditeur scientifique : Vuillermoz, Marc

Description

Auteur du paratexteCorneille, Pierre

Auteur de la pièceCorneille, Pierre

Titre de la pièceClitandre, ou L’Innocence délivrée

Titre du paratextePréface

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragi-comédie

Date1632

LangueFrançais

ÉditionParis, François Targa, 1632, in 8°.

Éditeur scientifiqueVuillermoz, Marc

Nombre de pages6

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k703901.r=clitandre.langFR

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Corneille-Clitandre.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Corneille-Clitandre.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Corneille-Clitandre.odt

Mise à jour2015-05-30

Mots-clés

Mots-clés français

DramaturgieMontrer / raconter ; effets scéniques ; règles

LieuGénéral et particulier

TempsRespect de l’unité

ActionTouffue ; réduire / déduire

RéceptionReprésentation / lecture ; blâme de la pièce précédente

ExpressionStyle élevé

Relations professionnellesRivalité avec autres dramaturges

AutreAnciens : respect / affranchissement ; Anciens et modernes

Mots-clés italiens

DrammaturgiaMostrare / raccontare ; effetti scenici ; regole

LuogoGenerale e particolare

TempoRispetto dell’unità

AzioneImbrogliata ; ridurre / dedurre

RicezioneRappresentazione / lettura ; condanna della pièce precedente

EspressioneStile elevato

Rapporti professionaliRivalità con drammaturghi moderni

AltriAntichi : rispetto / affrancamento ; Antichi e Moderni

Mots-clés espagnols

DramaturgiaEnseňar / contar ; efectos escénicos, reglas

LugarGeneral y particular

TiempoRespeto de la unidad

AcciónCompleja ; reducir / deducir

RecepciónRepresentación / lectura ; vituperio de la obra precedente

ExpresiónEstilo elevado

Relaciones profesionalesRivalidades con dramatugos modernos

OtrasAntiguos : respeto / ruptura ; Antiguos y Modernos

Présentation

Présentation en français

Dans ce premier texte théorique (Clitandre, bien que représenté après Mélite, est publié avant), en résonance avec le grand débat sur l’utilité des règles qui se fait jour autour de 1630, Corneille livre les principes de composition de sa seconde pièce : « réduction » d’une vaste matière fictionnelle, recherche d’ « effets », privilège accordé à la représentation scénique des événements au détriment des narrations, et respect de l’unité de temps. Pour justifier des choix esthétiques assez contradictoires (le foisonnement de l’intrigue s’accordant mal avec l’application rigoureuse de la règle des 24 heures), l’auteur fait état des critiques qui avaient été adressées à Mélite et prétend avoir emprunté aux Anciens et aux Modernes ce qu’ils ont de meilleur (son argumentation en faveur du plaisir spectaculaire est en fait purement moderniste). Il insiste sur le travail long et difficile qu’il a dû mener pour concilier les contraintes techniques qu’il s’est fixées. Corneille termine sa préface par quelques considérations sur le lieu de l’action (qu’il laisse volontairement dans une relative indistinction), et la déclaration solennelle de n’avoir pillé aucun de ses confrères en rédigeant ses vers.

Texte

PRÉFACE

[NP1] Pour peu de souvenir qu’on ait de Mélite1, il sera fort aisé de juger, après la lecture de ce Poème, que peut-être jamais deux Pièces ne partirent d’une même main plus différentes et d’invention et de style. Il ne faut pas moins d’adresse à réduire un grand sujet qu’à en déduire2 un petit, et si je m’étais aussi dignement acquitté de celui-ci, qu’heureusement de l’autre, j’estimerais avoir en quelque façon approché de ce que demande Horace au Poète qu’il instruit, quand il veut qu’il possède tellement ses sujets, qu’il en demeure toujours le maître, et les asservisse à soi-même, sans se laisser emporter par eux3. Ceux qui ont blâmé l’autre de peu [NP2] d’effets4 auront ici de quoi se satisfaire, si toutefois ils ont l’esprit assez tendu pour me suivre au Théâtre, et si la quantité d’intriques et de rencontres5 n’accable et ne confond leur mémoire. Que si cela leur arrive, je les supplie de prendre ma justification chez le Libraire, et de reconnaître par la lecture que ce n’est pas ma faute. Il faut néanmoins que j’avoue que ceux qui n’ayant vu représenter Clitandre qu’une fois ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables, vu que les narrations qui doivent donner le jour au reste6 y sont si courtes, que le moindre défaut ou d’attention du spectateur, ou de mémoire de l’acteur, laisse une obscurité perpétuelle en la suite, et ôte presque l’entière intelligence de ces grands mouvements dont les pensées ne s’égarent point du fait7, et ne sont que des raisonnements continus sur ce qui s’est passé. Que si j’ai renfermé cette pièce dans la règle d’un jour, ce n’est pas [NP3] que je me repente de n’y avoir point mis Mélite, ou que je me sois résolu à m’y attacher dorénavant. Aujourd’hui quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la méprisent8, pour moi, j’ai voulu seulement montrer que si je m’en éloigne ce n’est pas faute de la connaître. Il est vrai qu’on pourra m’imputer que m’étant proposé de suivre la règle des Anciens, j’ai renversé leur ordre, vu qu’au lieu des messagers qu’ils introduisent à chaque bout de champ pour raconter les choses merveilleuses qui arrivent à leurs personnages, j’ai mis les accidents9 mêmes sur la Scène. Cette nouveauté pourra plaire à quelques-uns : et quiconque voudra bien peser l’avantage que l’action a sur ces longs et ennuyeux récits ne trouvera pas étrange que j’aie mieux aimé divertir les yeux, qu’importuner les oreilles10, et que me tenant dans la contrainte de cette méthode j’en aie pris la beauté sans tomber dans les incommodités [NP4] que les Grecs et les Latins qui l’ont suivie n’ont su d’ordinaire, ou du moins n’ont osé éviter. Je me donne ici quelque sorte de liberté de choquer les Anciens, d’autant qu’ils ne sont plus en état de me répondre, et que je ne veux engager personne en la recherche de mes défauts. Puisque les Sciences et les Arts ne sont jamais en leur période11, il m’est permis de croire qu’ils n’ont pas tout su, et que de leurs instructions on peut tirer des lumières qu’ils n’ont pas eues. Je leur porte du respect comme à des gens qui nous ont frayé le chemin, et qui après avoir défriché un pays fort rude nous ont laissé à le cultiver12. J’honore les modernes sans les envier, et n’attribuerai jamais au hasard ce qu’ils auront fait par science, ou par des règles particulières qu’ils se seront eux-mêmes prescrites. Outre que c’est ce qui ne me tombera jamais en la pensée, qu’une pièce de si longue haleine, où il faut coucher l’esprit13 à tant de [NP5] reprises, et s’imprimer tant de contraires mouvements, se puisse faire par aventure. Il n’en va pas de la Comédie comme d’un songe qui saisit notre imagination tumultuairement et sans notre aveu, ou comme d’un Sonnet ou d’une Ode, qu’une chaleur extraordinaire peut pousser par boutade, et sans lever la plume. Aussi l’Antiquité nous parle bien de l’écume d’un cheval, qu’une éponge jetée par dépit sur un tableau exprima parfaitement après que l’industrie du Peintre n’en avait su venir à bout14 ; mais il ne se lit point que jamais un tableau tout entier ait été produit de cette sorte. Au reste je laisse le lieu de ma Scène au choix du Lecteur, bien qu’il ne me coûtât ici qu’à nommer. Si mon sujet est véritable, j’ai raison de le taire : si c’est une fiction, quelle apparence pour suivre je ne sais quelle Chorographie15 de donner un soufflet à l’Histoire, d’attribuer à un pays des Princes imaginaires, et d’en [NP6] rapporter des aventures qui ne se lisent point dans les Chroniques de leur Royaume ? Ma Scène est donc en un château d’un Roi proche d’une forêt, je n’en détermine, ni la province, ni le Royaume ; où vous l’aurez une fois placée, elle s’y tiendra16. Que si l’on remarque des concurrences dans mes vers, qu’on ne les prenne pas pour des larcins17. Je n’y en ai point laissé que j’aie connues, et j’ai toujours cru que pour belle que fût une pensée, tomber en soupçon de la tenir d’un autre, c’est l’acheter plus qu’elle ne vaut, de sorte qu’en l’état que je donne cette pièce au public je pense n’avoir rien de commun avec la plupart des Écrivains Modernes, qu’un peu de vanité que je témoigne ici.