Accueil Projet > L’ Amour tyrannique (Scudéry, Georges de) : Préface



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Description

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Auteur du paratexteSarasin, Jean-François
Auteur de la pièceScudéry, Georges de
Titre de la pièceL’ Amour tyrannique
Titre du paratexteDiscours de la tragédie ou Remarques sur L’ Amour tyrannique de Monsieur de Scudéry, dédiées à l’Académie française par Monsieur de Sillac d’Arbois.
Genre du textePréface
Genre de la pièceTragi-comédie
Date1639
LangueFrançais
EditionParis : Augustin Courbé, 1639, in-4°.
Editeur scientifiqueBaby, Hélène
Nombre de pages23
Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8607044w.r
Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Sarasin-AmourTyrannique-Preface.xml
Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Sarasin-AmourTyrannique-Preface.html
Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Sarasin-AmourTyrannique-Preface.odt
Mise à jour2013-05-22
Sarasin, Jean-François « Discours de la tragédie ou Remarques sur L’ Amour tyrannique de Monsieur de Scudéry, dédiées à l’Académie française par Monsieur de Sillac d’Arbois. » in Scudéry, Georges de L’ Amour tyrannique. Paris : Augustin Courbé, 1639, in-4°. (23 p.) http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8607044w.r

L’ Amour tyrannique (Scudéry, Georges de) : Préface

Sarasin, Jean-François « Discours de la tragédie ou Remarques sur L’ Amour tyrannique de Monsieur de Scudéry, dédiées à l’Académie française par Monsieur de Sillac d’Arbois. » inScudéry, Georges deL’ Amour tyrannique. Paris : Augustin Courbé, 1639, in-4°. (23 p.) http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8607044w.r

Baby, Hélène.

Mots-clés

Mots-clés français

Genre : Tragédie / tragi-comédie ; tragédie à fin heureuse.
Sujet : Inventé ; vraisemblable ; bienséant ; unité de ton.
Dramaturgie : Épisodes et embellissements ; régularité ; péripétie ; reconnaissance ; contre le deus ex machina ; conflit tragique ; tragédie simple / tragédie complexe.
Lieu : Unité de lieu ; contre le palais à volonté.
Temps : Règle des vingt-quatre heures.
Action : Unité d’action vs action d’un seul.
Personnage(s) : Héros tragique.
Finalité : Terreur et pitié ; tempérer les passions ; vertu / plaisir.
Métadiscours : Discours / traité ; commentaires / éloge.
Autres : Théâtre et peinture ; Aristote ; Sophocle, Œdipe-roi ; Plaute, Amphitryon, Cistellaria ; Sénèque, Hercule sur l’Œta, Agamemnon ; Virgile, Énéide ; Homère ; Horace ; Euripide, Le Cyclope ; L’Arioste, Orlando Furioso ; Ronsard ; Alexandre Hardy ; Mairet ; Jules Scaliger ; Daniel Heinsius ; La Mesnardière.

Mots-clés italiens

Genere : Tragedia / tragicommedia ; tragedia a lieto fine.
Argomento : Inventato ; verosimile ; decoroso ; unità di tono.
Drammaturgia : Episodi e abellimenti ; regolarità ; peripezia ; agnizione ; contro il deus ex machina ; conflitto tragico ; tragedia semplice / tragedia complessa.
Luogo : Unità di luogo ; contro il ‘palazzo a volontà’.
Tempo : Regola delle venti quattro ore.
Azione : Unità d’azione / azione di un solo personaggio.
Personaggio(i) : Eroe tragico.
Finalità : Terrore e pietà ; temperare le passioni ; virtù / piacere.
Metadiscorso : Discorso / trattato ; commenti / lode.
Altri : Teatro e pittura ; Aristotele ; Sophocle, Edipo re ; Plauto, Anfitrione, Cistellaria ; Seneca, Ercole sull’Eta, Agamennone ; Virgilio, Eneide ; Omero ; Orazio ; Euripide, Il Ciclope ; Ariosto, Orlando Furioso ; Ronsard ; Alessandro Hardy ; Mairet ; Giulio Scaligero ; Daniele Heinsius ; La Mesnardière.

Mots-clés espagnols

Género : Tragedia / tragi-comedia ; tragedia con final feliz.
Tema : Inventado ; versosímil ; decoroso ; unidad de tono.
Dramaturgia : Episodios y embellecimientos ; regularidad ; peripecias ; reconocimiento ; contra el deus ex machina ; conflicto trágico ; tragedia simple / complicada.
Lugar : Unidad de lugar ; contra el « palais à volonté ».
Tiempo : Regla de las veinticuatro horas.
Acción : Unidad de acción vs acción de un solo personaje.
Personaje(s) : Héroe trágico.
Finalidad : Terror y piedad ; moderar las pasiones ; virtud / placer.
Metadiscurso : Discurso / tratado ; comentarios / elogio.
Otras : Teatro y pintura ; Aristóteles ; Sófocles, Edipo Rey ; Plauto, Anfitrión, Cistellaria ; Séneca, Hércules en el Eta, Agamenón ; Virgilio, Enéida ; Homero ; Horacio ; Eurípides, El Cíclope ; El Ariosto, Orlando Furioso ; Ronsard ; Alexandre Hardy ; Mairet ; Julio César Escalígero ; Daniel Heinsio ; La Mesnardière.

Présentation

Présentation en français

La première intention de Sarasin, clairement exprimée dès la première phrase, consiste à prouver la conformité parfaite de la pièce qu’il préface avec la description aristotélicienne de la tragédie, ou, plus exactement, avec l’idée moderne d’une tragédie régulière qui s’autorise d’Aristote. Aussi la tragi-comédie de Scudéry est-elle passée au crible d’une Poétique modernisée, par l’examen des fins de la tragédie entendues comme régulation des passions, par l’étude de la reconnaissance comprise comme révélation à soi-même, ou encore par celle de l’unité de temps fixée à vingt-quatre heures. L’oscillation lexicale, entre d’une part le « discours » ou les « simples remarques » et d’autre part le « traité » ou le « volume travaillé », traduit l’habillage mondain d’un texte qui démarque le savant traité de Daniel Heinsius sur la tragédie, De constitutione tragoediae (1616). Sarasin reprend à son compte les principaux commentaires de La Poétique d’Aristote proposés par l’humaniste hollandais, et en particulier sa théorie de la catharsis tragique, qui combine atténuation des passions et endurcissement à l’émotion.

En démontrant l’équivalence entre une tragi-comédie – en l’occurrence L’Amour tyrannique de Scudéry – et une tragédie, Sarasin entend aussi prouver l’inutilité du genre mixte et le dissoudre dans la pratique tragique. Prenant résolument le parti de la régularité et de la pureté générique, il annexe, en inversant la conclusion, l’ensemble de la démonstration menée en 1628 par Ogier : le préfacier de la pièce Tyr et Sidon de Jean de Schélandre entendait fonder la légitimité du genre tragi-comique en affirmant que certaines tragédies antiques, en particulier euripidéennes, étaient des tragi-comédies qui s’ignoraient. Argument très vite récupéré par les opposants au genre mixte qui font disparaître la tragi-comédie dans la pratique de la tragédie à fin heureuse. Comme Desmarets, La Mesnardière ou d’Aubignac, Sarasin s’attaque alors logiquement au nom même de « tragi-comédie », invention terminologique imputable à un simple effet de mode, et qu’il refuse de donner à la pièce qu’il préface en dépit du dramaturge lui-même. Le choix générique de Scudéry est contesté par son panégyriste : ce geste paradoxal signale qu’en 1639 la tragi-comédie a vécu, et doit désormais laisser la place à la tragédie.

Texte

Discours de la tragédie ou Remarques sur L’ Amour tyrannique de Monsieur de Scudéry, par Monsieur de Sillac d’Arbois1.

1 L’Amour tyrannique2 de Monsieur de Scudéry est un poème si parfait et si achevé que, si le temps n’eût point envié au siècle du cardinal de Richelieu la naissance d’Aristote, ou que Monsieur de Scudéry eût écrit sous l’empire d’Alexandre, je pense avec raison que ce Philosophe3 aurait réglé une partie de sa Poétique sur cette excellente tragédie, et qu’il en aurait tiré d’aussi beaux exemples que de celle d’Œdipe4, qu’il estimait singulièrement.

Depuis que ce divin homme, ayant remarqué tous les défauts des poètes grecs et réduit en art ce qu’il trouvait d’excellent dans leurs ouvrages5, nous a enseigné quelle opinion nous devions avoir des poèmes d’autrui et ce qu’il fallait suivre dans les nôtres, il ne se trouvera peut-être pas un des dramatiques6 qui ait si bien profité de ses remarques, ni si fidèlement suivi ses préceptes que Monsieur de Scudéry.

Si je donnais ce discours à une ambition critique plutôt qu’au mérite de mon ami et à la justification de son poème, j’aurais ici lieu de faire un grand examen des tragiques et d’amener beaucoup de difficultés, de citations, et d’exemples. Mais comme j’écris seulement pour sa gloire, je me contenterai de faire voir les beautés de son ouvrage, sans observer les vices des autres7 et sans établir sa réputation sur leurs ruines ; et j’aurai assez fait, si je confirme les doctes dans l’estime qu’ils font de ce 2 poème, et si je rends tous mes lecteurs persuadés de son excellence.

Que si je suis obligé dans la suite de mon discours de comparer à cet ouvrage quelques endroits des Anciens, ce sera seulement pour en appuyer la défense ; ou s’il arrive qu’il faille les contester, je le ferai sans envie et sans affectation, et lors seulement qu’il me semblera nécessaire.

En effet je n’ai pas dessein de charger ce traité8 d’une science inutile, ni d’en étudier exactement la composition.

Les panégyriques ont besoin des grâces de l’éloquence et des forces de la rhétorique, mais non pas les commentaires ; et puisque j’écris de simples remarques sur L’Amour tyrannique, plutôt que je n’en fais l’éloge9, je laisserai le soin de l’élocution pour un autre sujet, et il me suffira de traiter cette matière avec la simplicité et l’ordre qui sont nécessaires au style dogmatique10.

Toutefois, d’autant que ce style est d’ordinaire épineux, et que l’ordre tout simple est sec et stérile, ce ne sera pas sans tempérer en quelques lieux cette dureté et cette sécheresse, et sans donner quelque chose à la volupté de l’esprit.

Auparavant que11 de commencer à juger de cette tragédie (c’est ainsi que nous l’appellerons, et non pas tragi-comédie12, pour les raisons que nous apporterons en leur lieu), il faut voir quelle est la fin et l’usage que se proposent ces poèmes, et ce que le Philosophe que nous suivons en a enseigné13. D’autant que tous les ouvrages étant plus parfaits, plus approchent de leur fin14 ; il nous sera ensuite plus aisé d’examiner s’il en est de même de celui de Monsieur de Scudéry, et s’il a ce degré de perfection que nous souhaitons.

La muse tragique s’occupant principalement à émouvoir les passions des spectateurs par les funestes aventures qu’elle représente, Aristote a pensé que sa fin était de les apaiser, et de redonner aux âmes la tranquillité et le calme qu’elle leur avait ôtée15. Il a cru que, la pitié et la terreur étant celles qui lui étaient propres16, elle devait les réprimer, et les réduire à une médiocrité raisonnable, après les avoir émues et soulevées, et il a appelé cette façon d’apaiser nos âmes, l’expiation17, ou si nous l’aimons mieux, la purgation des passions et des troubles.

C’était de ces passions18 qu’il jugeait ainsi.

Il ne les mettait pas au nombre des vices, mais il ne les souffrait pas aussi parmi les vertus ; si bien que sans les défendre, et sans les bannir d’entre les hommes, il souhaitait que les sages en fissent une habitude, et se conseillassent19 avec leur raison, jusques à quel point, et en quel temps ils les devaient admettre et les recevoir.

Cette excellente habitude devait naître, à son avis, de la représentation des tragédies ; et comme à force d’exercer un art, l’on s’y rend parfait à la fin, de même l’on acquiert une médiocrité20 des passions, lorsqu’on s’accoutume à voir souvent les objets qui les excitent dans nos esprits.

Les bons chirurgiens pansent les plus dangereuses plaies sans frémir, 3 comme ceux qui21 n’ont point encore fait de cures. La pratique apporte aux médecins une insensibilité pour les malades, et les vieux régiments, qui sont tous les jours aux mains avec l’ennemi, l’attaquent sans le craindre et sans s’ébranler22, comme les nouvelles troupes.

Il en est de même d’un homme qui voit tous les jours des misères : il en est touché, mais jusques au point où les sages le doivent être, et l’habitude qu’il a d’assister aux spectacles qui lui donnent de la terreur et de la pitié lui en procure le tempérament et la médiocrité23.

Puisque c’est sur le théâtre que ces choses se représentent, que la scène y retentit des plaintes d’Hécube, d’Électre, d’Antigone ; que l’on y introduit Œdipe, Atrée, Égisthe, et qu’elle peut être à bon droit nommée la lice des passions ; c’est aussi à la représentation des poèmes tragiques, où agissent ces personnes, qu’il faut aller préparer ses passions, et les conduire à cette parfaite médiocrité du Philosophe, où elles n’arrivent jamais, qu’après elles ne contribuent beaucoup à l’acquisition de la vertu, et à la connaissance des sciences.

Voilà quelle est l’opinion d’Aristote touchant l’usage de la tragédie, laquelle il nomme pour cette cause la règle des passions24, qui fait bien voir qu’il n’était pas du sentiment de ceux qui rapportent la fin de ce poème sublime au plaisir du peuple ; ce que nous avons bien voulu mettre ici afin de les désabuser, et de juger si l’ouvrage de Monsieur de Scudéry peut exciter ces émotions violentes, qui préparent les esprits à la vertu et aux disciplines, et s’il a ce degré de perfection que nous souhaitons aux excellentes tragédies.

Pour cet effet, il le faut examiner sur les règles du Philosophe, et juger, par la régularité de ses parties séparées, de celle du tout qu’elles composent. Ainsi nous suivrons la facilité méthodique que ce sage a toujours dans ce qu’il enseigne ; et l’envie même n’aura pas sujet de dire que nous flattions Monsieur de Scudéry, puisque nous examinerons son poème selon la sévérité des préceptes que ce Philosophe en a laissés.

Cet excellent homme25 a défini la tragédie en cette manière.

La tragédie est l’imitation d’une action sérieuse, complète et juste dans sa grandeur, qui, par l’action, et non pas simplement par le discours, excitant la pitié et la terreur, en laisse après une médiocrité raisonnable dans l’esprit des spectateurs26.

(De laquelle définition nous avons banni le rythme et la musique, qui ne sont plus de l’usage de notre siècle.27)

Ce Philosophe, dis-je, l’ayant ainsi définie, la divise en six parties essentielles, dont les deux dernières se rapportent aux autres et en dépendent.

Celles-là sont, la fable, les mœurs, les sentiments, la diction.

Celles-ci sont, l’appareil du théâtre, et la musique28.

Mais d’autant que de celles-ci, la première regarde simplement le décorateur29, et que l’autre, qui était le charme de l’ancienne scène, n’a plus d’usage sur la nôtre, il faudra seulement parler des quatre qui nous restent, 4 si nous en avons le loisir, et qui regardent l’office du poète, et voir si notre auteur en a eu la connaissance parfaite, et s’il les a justement mises dans son Amour tyrannique.

La fable30 qu’Aristote prend pour la matière de la tragédie, qui est l’action, et pour la disposition de cette action, qu’il nomme la constitution des choses, étant la première dans l’ordre de la division, l’est aussi dans celui de l’excellence. C’est en sa faveur que le Philosophe apporte de si belles raisons, c’est elle qu’il nomme l’âme de la tragédie31, et sans laquelle il soutient qu’elle ne peut être parfaite.

Et de vrai, puisque la fin est le principal dans toutes les choses, que c’est pour elle que l’on fait tout, et à elle que tout se rapporte, la fin de la tragédie étant d’imiter le bonheur ou le malheur des hommes, et les hommes n’étant heureux ou malheureux qu’en tant qu’ils agissent, la fable sans doute est la première partie de la tragédie, d’autant qu’elle contient l’action, et que l’action contient la félicité ou le malheur, qui est la fin de la tragédie.

Et certes, puisque sans la fable un poète se servant des mœurs, des sentiments, de la diction, qui sont les autres parties, n’aurait non plus fait un poème régulier qu’un peintre aurait fait un bon tableau, mêlant confusément la laque, l’azur d’outremer, et les autres couleurs sans aucune portraiture32 ; et qu’au contraire un poète avec la seule action pourrait aussi bien faire une belle tragédie qu’un peintre une belle figure avec de la sanguine ou du charbon33, il me semble qu’il n’y a plus lieu de douter qu’elle ne soit la principale partie d’une chose, sans laquelle cette chose-là ne peut être, et qu’elle ne doive être mise devant les autres parties, puisqu’elles en dépendent si nécessairement.

Davantage, puisque la dernière chose que les hommes apprennent dans les arts, après beaucoup d’exercice et de diligence, est ce qu’il y a d’excellent et de parfait, les anciens poètes, qui ne savaient pas encore traiter la fable régulièrement, quoiqu’ils employassent partout divinement les autres parties tragiques, sont des témoins suffisants que la fable, dont ils n’acquirent la connaissance que sur la fin, est sans controverse la perfection et l’achèvement de ce beau poème34.

S’il me fallait donner des exemples de cette dernière preuve, notre théâtre m’en fournirait assez, sans que je fusse en peine d’en aller chercher parmi les ruines de la scène grecque. La tragédie n’est pas si vieille chez nous, qu’encore que nous la voyons dans sa perfection, nous ne l’ayons vue aussi dans son enfance, et que les mêmes poètes qui nous donnent des ouvrages très achevés, ne nous en aient donné de très défectueux35.

Il n’y a pas encore fort longtemps que la fable était ce qui leur faisait le moins de peine36 ; ils n’étudiaient rien que la versification, ils traitaient indifféremment toutes sortes de matières, et pourvu que dans leurs poèmes ils eussent mêlé confusément les amours, les jalousies, les duels, les déguisements, les prisons et les naufrages, sur une scène divisée en 5 plusieurs régions, ils croyaient avoir fait un excellent poème dramatique37.

[...] Post hoc

Securi cadat an recto stet fabula talo 38 .

Nous avons cette obligation à Monsieur Mairet, qu’il a été le premier qui a pris soin de disposer l’action ; qui a ouvert le chemin aux ouvrages réguliers par sa Silvanire39, et qui a ramené la majesté de la tragédie dans sa Sophonisbe40; étant vrai de dire de lui qu’il est né pour la gloire de notre siècle et de la poésie de notre nation. Un peu après l’on représenta avec applaudissement la Mort de César de Monsieur de Scudéry41, poème certainement incomparable en son espèce, et qui sans doute le sera toujours tant la force des pensées et la magnificence des vers le rendent digne de la majesté de la vieille Rome, et tant il est régulier en toute son économie. Depuis eux, quelques-uns de nos auteurs, ayant appris dans une étude plus exacte de l’art dramatique combien la fable était importante et absolument nécessaire à la perfection de la tragédie, enfin nous ont donné plusieurs beaux poèmes et réparé heureusement leurs premiers défauts.

Je me suis un peu étendu sur les louanges de la fable, auparavant que d’en faire la recherche dans l’ouvrage de mon ami, afin de montrer combien elle était nécessaire et combien il mérite de gloire, puisqu’il l’a si bien traitée.

C’est ce que je prétends remarquer sur son ouvrage, et à quoi une partie de ce discours sera employée.

Il est impossible qu’on puisse appeler une chose belle, si elle n’a l’ordre et la grandeur qui sont convenables et proportionnées42 à sa nature43. Et tant plus elle approche de ce période44 de grandeur, tant plus elle est parfaite ; comme au contraire elle est plus défectueuse, plus elle s’en éloigne, ou par l’excès, ou par le défaut. Les grands hommes sont beaux, mais les nains et les géants sont difformes.

Il en est de même de la fable, qui contient la grandeur de la tragédie ; et comme les corps ne peuvent être beaux sans la grandeur, de même la tragédie ne peut être belle si elle n’est grande et si elle n’arrive à ce suprême période qui lui est propre, et au delà duquel sa nature ne lui souffrirait pas de passer sans être défectueuse.

Quoiqu’Aristote laisse la mesure de cette grandeur au jugement des poètes45, c’est toutefois avec de certaines règles où il les restreint. Il pense donc que l’action puisse croître, et être continuée, jusques à ce qu’il soit absolument nécessaire, selon l’ordre des choses que l’on représente, d’y apporter le changement qui en est le dernier terme, comme lorsque la bonne fortune se change en malheur, ou que le malheur se change en félicité.

Il ne faut point d’autre exemple que L’Amour tyrannique pour éclaircir cette doctrine, et pour faire voir par là combien il est régulier.

6 Tyridate, ayant réduit Tygrane et Polyxène dans Amasie46, l’emporte d’assaut. Ce n’est pas assez, il faut qu’il ait cette femme et ce mari, qui sont les objets de sa haine et de son amour, et les causes de la guerre. Au même instant le malheur de ces fidèles amants les fait tomber entre ses mains. Ce n’est pas encore assez pour sa félicité, s’il ne possède Polyxène et s’il ne fait mourir son mari ; de sorte qu’il se résout à ces violences, et ces deux amants à la mort : Tygrane demande du poison à sa femme, elle lui en envoie, Tyridate le surprend, et par un billet mal expliqué, croyant que c’est à sa vie que l’on en veut, et changeant son amour en haine, il délibère de les faire mourir. Il s’y résout. Il en prononce l’arrêt. Voilà ce me semble le dernier période47 de l’action, au deçà duquel elle ne devait pas s’arrêter, et au delà duquel elle ne pouvait pas croître sans être changée ; et c’est là aussi que le poète la termine, et que le frère de Polyxène48, qui surprend le tyran, change le malheur de ces amants en un suprême bonheur, et la félicité de Tyridate en un malheur inespéré, d’où pourtant il sort, par la reconnaissance de ses fautes, et par la bonté de ceux qu’il avait injustement offensés.

Je ne parle point ici d’Orosmane, ni d’Ormène, quoique ces deux personnes servent beaucoup à rendre la grandeur de cette tragédie plus complète, et qu’ils fassent une partie principale de son dénouement49, et de sa connexion50 ; c’est un plaisir que je réserve aux lecteurs sans y toucher, et qui leur fera remarquer combien sont ingénieux l’artifice et la conduite du poète.

Certes, quand je considère la régularité avec laquelle cette action est portée jusques à son dernier période, il faut que je confesse que j’en suis ravi51, et que je dise qu’Aristote n’a pas mieux enseigné, que Monsieur de Scudéry a suivi exactement ses préceptes.

La seconde règle que le Philosophe laisse, pour la grandeur de la tragédie, est celle que nos dramatiques appellent des vingt-quatre heures, d’autant que l’action se passe dans le temps, et que selon le temps qu’il lui faut pour s’achever, elle peut être appelée, ou grande, ou petite, ou excessive. Cette règle, à ce que veut Aristote, a été trouvée pour soulager la mémoire des spectateurs, et comme les actions de plusieurs années ou de plusieurs jours auraient eu trop d’étendue, de sorte que la mémoire ne les eût pas pu retenir sans effort, et qu’au contraire celles de quelques heures ne l’auraient pas assez occupée, le Philosophe a jugé à propos d’enfermer la grandeur de l’action dans l’espace d’une journée, et voulu que les événements qui pourraient arriver entre deux soleils52, fussent les limites de la tragédie.

Et certes, outre le travail et l’attention qu’il eût fallu apporter à voir représenter les actions de plusieurs années, qui eussent troublé la mémoire des auditeurs et lassé leur patience, ce n’aurait plus été un art que de composer des tragédies. Les épisodes qu’Aristote conseille si fort53, et qu’il faut traiter si délicatement, en auraient été bannis, il n’aurait plus 7 été nécessaire de choisir des fables, ou de les disposer. De l’histoire d’un siècle on eût pu faire une seule tragédie : le chef-d’œuvre des meilleurs poètes eût été exposé en proie aux moindres versificateurs.

Ce défaut, pour être si grossier et si contraire au bon sens, n’a pas été évité de tous les poètes latins. Il se trouve de leurs ouvrages que cette irrégularité rend difformes : le seul période54 de l’Amphitryon de Plaute est de neuf mois tout entiers ; il contient les amours de Jupiter et les couches d’Alcmène, la naissance d’Hercule aussi bien que sa conception, tant ce bon comique a eu de hâte de donner à l’univers cet exterminateur de monstres, et cru faire un crime de conclure son ouvrage auparavant que ce demi-dieu fût né55.

L’auteur tragique qui a mis sa mort sur la scène, et duquel l’ouvrage se lit parmi ceux des Sénèques56, quoiqu’il n’en soit pas au sentiment d’Heinsius57, est tombé dans la même faute ; sa scène est partagée en plusieurs lieux, et son action dure plusieurs jours. Au commencement, il introduit Hercule en Eubée ; après, il le fait sacrifier sur le promontoire cénéen ; c’est là qu’il prend cette chemise teinte du sang de Nesse58; là que le poison commence à faire son effet ; c’est en ce lieu qu’il s’étonne de gémir :

[…] Hic cœlum horrido

Clamore complet […]59 

Il me semble qu’en cet endroit aussi, il eût été à propos que le poète eût fini ses tourments, et que du feu de son sacrifice il en pouvait faire aisément celui de son bûcher. Il devait se souvenir que, du promontoire cénéen jusque sur le mont Œta où il le fait mourir, il y a presque quatre journées de chemin, qu’il n’était pas de la bienséance de brûler ce héros à petit feu, ni du vraisemblable qu’un venin, duquel il avait dit

[…] quidquid illa tabe contactum est labat60,

eût agi si lentement, et opéré seulement en ce long espace de temps.

Nos Modernes, qui pour la plupart ont violé la règle de laquelle nous parlons, ne l’ont pas voulu faire à si bon marché que les Anciens.

Ils ont quelquefois enfermé une suite de plusieurs années dans une même tragédie61 ; ils ne se sont pas contentés de pécher pour les doctes, leurs fautes se sont rendues publiques, et le peuple s’est étonné de voir que les mêmes acteurs devenaient vieux dans la même tragédie, et que ceux qui avaient fait l’amour62 au premier acte paraissent au cinquième en figure décrépite.

Sans doute le désir de mettre quantité de beaux incidents dans leurs poèmes, et la crainte que l’espace de vingt-quatre heures ne leur en fournît pas assez, les avait jetés dans ce désordre : l’agrément du spectacle les avait soulevés contre la sévérité des préceptes, et ce grand nombre d’événements que la longueur du temps leur fournissait facilement les 8 avait portés à mépriser ceux qu’ils croyaient moins aisés, parce qu’ils étaient plus resserrés, et plus réguliers.

Ils me pardonneront bien si je leur dis qu’ils se sont informés avec peu de soin des choses qui peuvent arriver en un jour, et qu’ils ont condamné tumultuairement63 une règle qu’ils n’avaient pas assez reconnue : cela ne leur serait pas arrivé, s’ils en eussent cherché l’instruction dans les bons poètes ; avec un peu de réflexion, ils y auraient découvert des jours bien employés, et beaucoup d’actions en bien peu d’heures ; je ne sais même si quelquefois dans un jour il ne leur serait point demeuré de matière de reste pour une tragédie, s’il n’eût point fallu se contenter de quelques heures, et s’ils n’eussent point été obligés de retrancher des actions superflues, où ils avaient appréhendé de n’en pas trouver assez de nécessaires.

Ils demeureront d’accord avec moi, que ce jour, qui finit le siège de Troie et l’empire de Priam, était un de ces jours occupés et remplis d’une grande suite d’événements. En veut-on davantage que ce qu’il y en a, et ce qu’il y en a est-il pas très juste, et très régulier ? À prendre depuis ce vers du deuxième de l’Énéide :

Ergo omnis longo solvit se Teucria luctu64,

jusques à celui-ci :

Haes finis Priami fatorum65, etc.,

on trouvera, ce me semble, beaucoup de matière et beaucoup d’occupation pour un jour : et je ne vois pas que nos dramatiques puissent avec raison se plaindre de la brièveté d’un temps, où ils rencontreront en foule tant d’événements considérables, et tant d’actions importantes.

Au contraire, cette multitude d’incidents qui se rassemble en un jour est d’une telle conséquence66 et d’une telle beauté, que ce rapprochement fait une des raisons pour lesquelles Aristote n’a point douté de préférer la tragédie au poème épique, et de juger pour Sophocle au préjudice d’Homère. Voici ce qu’il dit au dernier chapitre de sa Poétique : ἓti tῷ ἐn ἐlἀttoni mἠkei tὸ tἐloV tῆV mimἠsewV eῖnai (tὸ gar ἀqroώteron ἥdion ἢ pollῷ kekramέnon tῷ crόnῷ [...])67

Notre auteur, qui connaissait l’importance de cette maxime, l’a religieusement observée : parmi l’affluence des choses qui se passent sur la scène, il a laissé lieu à l’artifice des épisodes, et aux embellissements étrangers ; il a bien employé tout le temps qu’il pouvait prendre, mais il pouvait demeurer au deçà, bien loin de le passer ; et, à regarder son ouvrage de bien près, et à donner le juste temps qu’il faut à exécuter les actions qu’il contient, tous les critiques équitables trouveront qu’il a pu avoir quelques heures de reste, et qu’il n’a pas été trop pressé.

En effet, si nous demeurons d’accord qu’il ne faut pas beaucoup de temps pour forcer une ville presque sans murailles, de laquelle Tyridate dit :

9 Les béliers ont agi, la brèche est raisonnable,

Et le premier assaut que je m’en vais donner

Achève cette guerre, et me va couronner68.

et que nous considérions que ce tyran étant haï de ses soldats, comme lui dit Pharnabase :

Vos gens avec douleur semblent porter les armes ;

Quand ils versent du sang, ils répandent des larmes69.

et, trompé généreusement par Phraarte, le prince de Phrygie a pu se rendre à trois lieues de son camp, sans que l’on lui en ait donné avis, y étant même venu,

[…] Avec un camp volant,

Ne marchant que de nuit, à la faveur des ombres,

Et sous l’obscurité des forêts les plus sombres70.

Il sera aisé de conclure véritablement que ces deux actions qui doivent être les plus longues du poème, n’ayant de cette sorte besoin que de quelques heures pour s’achever, le reste aura pu aisément se passer dans un espace de temps moindre que celui qu’enferment deux soleils : tant il est aisé de justifier ce qui de soi est véritable et de juger équitablement d’un poème, pourvu que l’on n’y apporte point d’envie, ni de préoccupation71.

De la négligence de cette règle, que notre poète a si heureusement pratiquée, s’ensuit ordinairement celle de l’unité de l’action, qui n’est pas ni moins importante, ni moins difficile ; et il est très malaisé que dans une grande longueur de temps il ne se passe quantité de choses détachées les unes des autres, et qu’il serait impossible de rapporter toutes ensemble à un seul sujet.

Ce mot d’unité d’action, pour n’être pas bien entendu72, a causé autrefois de grands manquements, et fait commettre encore aujourd’hui d’étranges fautes : plusieurs ont cru qu’il signifie les actions d’un seul, comme de Thésée, d’Hercule, ou d’Achille, et non pas celles de plusieurs, mais qui se rapportent, et qui ne regardent qu’une même fin ; de sorte que sur ce mauvais fondement ils nous ont donné des ouvrages dont les parties n’ont point de rapport ni de liaison, et fait des poèmes du ramas de quantité de choses diverses, parce qu’elles étaient arrivées à un même homme73. Les bons tragiques ont évité cette licence avec soin, et dans les poèmes épiques mêmes, Homère et Virgile s’en sont abstenus ; et quoique l’étendue de leurs ouvrages soit bien plus vaste et plus diffuse que celle des tragédies, et qu’il y ait lieu pour un nombre infini d’actions, ils n’y ont pourtant souffert que celles qui regardaient une même fin, et qui étaient nécessaires à leur ornement. De cette sorte Virgile, qui n’avait dessein que d’amener Énée sur les bords du Tibre, s’est bien gardé de nous décrire tout ce qui lui était jamais arrivé ; et Homère ne nous a pas raconté tout ce qu’il savait des aventures d’Ulysse, ni traité la guerre de Troie, comme ce poète duquel Horace se moque dans son Art :

Et bellum gemino Trojanum orditur ab ovo 74

10 En cet endroit je ne me saurais tenir que je ne plaigne un peu l’erreur de Joachim du Bellay, qui trouvait étrange que les écrivains de son temps ne travaillassent pas sur les aventures des Amadis, de Lancelot du Lac ou de Tristan de Léonnois, qui prenait ces livres pour un légitime sujet de poème épique, et qui s’imaginait que l’Orlando Furioso de l’Arioste était régulier75.

Et à mon avis, Ronsard, emporté de cette mauvaise opinion, allait faire de son Francus76 un chevalier errant, s’il eût poursuivi davantage son poème et qu’il se fût un peu séparé de l’Énéide : au moins commençait-il déjà à le commettre avec des géants, et à le faire entrer en lice pour l’honneur des dames ; tant il est vrai que ces grands hommes n’avaient pas encore la connaissance de la poétique, quoiqu’ils eussent une grande lecture des poètes.

Ce n’est donc pas ce qui arrive à une seule personne, qui fait l’unité d’action, mais bien ce qui se passe entre plusieurs, et que l’on peut rapporter à un même sujet.

On peut tirer une instruction de cette doctrine sur le modèle de L’Amour tyrannique, et voir comme toutes les choses se rapportent à l’amour violente de Tyridate, et en dépendent. Polyxène, étant prête de tomber entre les mains de ce tyran, demande la mort à son mari, et le conjure de vivre après elle pour la venger ; elle en obtient l’un et l’autre après beaucoup de difficulté, et Tigrane, pensant l’avoir tuée, entre déguisé dans le camp de Tyridate à dessein de le poignarder. Il s’adresse à sa sœur, laquelle, au lieu de lui faciliter les moyens de cette sanglante exécution, tâche de l’en détourner en lui apprenant que Polyxène n’est pas morte, mais prisonnière. Cette connaissance, faisant l’effet qu’elle devait faire dans un cœur passionné, le porte à mépriser toutes sortes de considérations, et comme il est tout prêt de se jeter au milieu des gardes de Tyridate pour l’aller assassiner, on le reconnaît et on l’arrête.

Si vous joignez à ces divers événements leur fin, que nous avons décrite quand nous traitions de la grandeur de la fable, vous y trouverez exactement observées toutes les choses qui sont nécessaires à cette unité d’action de laquelle nous parlons.

Premièrement, toutes ces actions, qui n’en font qu’une, ont tant de rapport et de liaison, que l’on n’en saurait mettre aucune, que celle qui suit après n’en dépende, ou par nécessité ou par vraisemblance.

D’ailleurs, pas une d’elles ne produit son effet si on la sépare des autres, au lieu qu’elles font toutes ensemble avec conformité cette grande action dont elles sont les parties.

Et enfin, on les connaît si bien pour les véritables parties de ce tout, qu’il est impossible d’en retrancher aucune sans détruire l’argument, ou au moins, sans faire que la tragédie change de face.

Toutes ces choses étant les remarques de l’unité de l’action, et toutes ces choses se pouvant vérifier des actions de notre poème, il faut conclure qu’il est 11 très parfait en cette partie, et qu’en cette partie, comme aux autres, nous serions injustes de ne pas couronner son auteur.

Il mérite sans doute beaucoup de louanges pour cette unité, mais nous ne lui en devons pas moins pour celle de la scène77 ; jamais on n’a vu de théâtre si bien entendu ni si débrouillé que le sien, et pour ce grand nombre d’aventures qui s’y représentent, il ne faut point de lieu que celui de la pointe d’un bastion de la ville d’Amasie, et les pavillons de Tyridate, qui en sont si proches qu’Ormène a dit :

Et Tyridate alors favorisé de Mars,

Plante ses pavillons au pied de ces remparts78.

Hardy, qui véritablement a tiré la tragédie du milieu des rues et des échafauds des carrefours, parmi ce grand nombre de défauts que l’ignorance du siècle rendait supportables, n’aimait rien tant que celui-ci. Il ne pouvait tenir sa scène en un même lieu ; il changeait de région et passait les mers sans scrupule, et l’on demeurait souvent surpris de voir qu’un personnage qui venait de parler dans Naples se transportât à Cracovie pendant que les autres acteurs avaient récité quelques vers, ou que les violons avaient joué quelque chose.

Mais quoique presque tous ses poèmes soient sujets à ce manquement, il n’y en a pas un où il soit si remarquable que celui qu’il intitule la Bigamie79; il ne s’est jamais vu une si longue pérégrination que celle que cet ouvrage contient. Il s’est servi aussi hardiment du Pégase que l’Arioste a fait de son hippogriffe ; et le comte de Gleichen du poète français ne fait pas moins de chemin que l’Astolphe du poète italien80.

Ce défaut de Hardy ne mourut pas avec lui, non plus que la réputation de ses ouvrages ; ceux qui lui succédèrent conservèrent longtemps cette scène ambulatoire : leurs lyres aussi bien que celles d’Orphée et d’Amphion eurent le privilège de bâtir des villes, et de faire suivre des rochers et des forêts81, et leur théâtre fut comme ces cartes de géographie, qui dans leur petitesse représentent néanmoins toute l’étendue de la Terre.

Maintenant, quoique cette licence ne soit plus supportable, et que cette hérésie n’ait plus de fauteurs, il en est pourtant encore demeuré quelques restes, et nos poètes n’ont pas été assez diligents à s’en prendre garde exactement ; leur scène est bien en une seule ville, mais non pas en seul lieu ; on ne sait si les acteurs parlent dans les maisons ou dans les rues, et le théâtre est comme une salle du commun, qui n’est affectée à personne, et où chacun pourtant peut faire ce que bon lui semble82.

Puisqu’il n’y a pas une beauté qui manque à notre Amour tyrannique, il ne serait pas raisonnable qu’il s’y rencontrât un seul manquement ; aussi le poète, comme nous avons déjà dit, n’y fait point tomber de murailles, comme les trompettes de Hierico83, et toutes choses s’y passent en un même lieu.

12 Il ne suffit pas que la tragédie soit régulière dans la grandeur, dans celle du temps où elle se passe, dans l’unité de son action, et de sa scène ; il faut encore pour la rendre parfaite qu’elle excite la pitié et la terreur, et qu’elle soulève ces troubles dans les âmes de ceux qui la regardent.

Mais de plus, il est nécessaire que ces passions et ces mouvements y naissent, non pas simplement des vers que l’on y récite, ou des choses que l’on y raconte, mais aussi de la disposition de son action, et de la nature de la fable, laquelle pour cette cause est extrêmement de l’essence de la tragédie, et en fait la principale partie, comme nous prouvons ci-dessus.

Et pourtant, quoique toutes les bonnes tragédies doivent nécessairement produire ces troubles, néanmoins celle que nous appelons mêlée, que les Latins nomment, mieux que nous Implexam, et les Grecs excellemment, comme c’est leur coutume, peplegmέnon84, les cause bien plus nécessairement que la simple, qui n’a rien d’inopiné ni de surprenant.

De la première espèce est la tragédie de mon ami, et sans le flatter, on peut dire qu’elle est excellente en cette espèce.

En effet, la péripétie et la reconnaissance, qui sont les deux parties de cette fable, ont un lieu si nécessaire et si beau dans L’Amour tyrannique, que peut-être l’Œdipe, qui est la seule tragédie latine85 qui nous reste de cette constitution, ne les a pas plus belles ni plus achevées.

Et de vrai, pour la péripétie, qu’on peut définir un changement inopiné de l’action et un événement tout contraire à celui que l’on attendait et que l’on s’était proposé, il faudrait beaucoup de temps, et je puis assurer que l’on l’emploierait inutilement pour en trouver une plus régulière que celle de notre poème.

N’est-il pas vrai que lorsque Tyridate paraît dans ce tribunal terrible où il doit condamner Tigrane, Polyxène, sa femme et son beau-père, que l’on voit arriver devant lui ces innocentes victimes chargées de chaînes, qui semblent abandonnées de tout, hormis de la vertu et de la constance, et que l’injustice du tyran aussi bien que sa rage ont prononcé ce cruel arrêt, « qu’ils meurent ! »86, n’est-il pas vrai, dis-je, qu’il n’y a personne qui ne plaigne ces victimes couronnées et qui ne croie quasi que le Ciel n’aurait pas assez de force pour les retirer d’un trépas si proche, et qui semble si assuré ? Et cependant, selon la nature du poème et la constitution de la fable, leur secours arrive. Troïle fait changer la face des choses, Tyridate tombe de ce trône où la violence et la trahison l’avaient élevé, et par un renversement inopiné, et un changement tout contraire à celui que l’on s’était promis, Orosmane se trouve en état de pouvoir condamner le tyran.

C’est à l’arrivée de ce généreux frère de Polyxène87 que paraît la science du poète, et c’est à l’ordre qu’il a tenu pour faire secourir ces princes que l’on peut remarquer son jugement. Dans plusieurs endroits de son ouvrage, son économie laisse prévoir ce secours à l’auditeur88, l’y dispose par la généreuse tromperie de Phraarte89 et par l’aveuglement du tyran qui lui remettait le soin de son armée (où les doctes peuvent remarquer un divin artifice) et 13 enfin l’en instruit pleinement par la conférence de Phraarte et du Phrygien que Troïle lui avait dépêché90.

Marcus Seneca dans son Agamemnon a fait une grande faute, de la même chose de laquelle Monsieur de Scudéry tire un de ses principaux ornements ; le Strophius, qu’il introduit pour sauver Oreste et Pylade, vient sur son théâtre comme un dieu de machine. Personne ne l’attendait. Il n’y a dans tout l’ouvrage aucune préparation pour cette entrée, et l’on y songe si peu, qu’il est contraint lui-même de dire son nom aux spectateurs :

Phocide relicta, Strophius, Elea inclitus Palm, revertor91.

Le sujet même qui l’amène n’est que pour baiser les mains à Agamemnon, et se réjouir avec lui de la prise de Troie :

[…] Causa veniendi fuit

Gratari amico92, etc.

Mais le poète n’est-il pas agréable de le faire venir avec les plus vites93 chevaux de la Grèce, afin d’enlever Oreste et de le dérober plus sûrement à la cruauté de sa mère ?

Vos Græcia nunc teste, veloces equi,

Infida, cursu fugite præcipiti, loca94.

Tout ce qu’on peut dire de lui, c’est qu’ayant bien pourvu à la sûreté de ces enfants, il n’a pas eu soin de sauver sa réputation.

Cela nous apprend qu’autrefois on faisait de grandes fautes, et que nos censeurs ne doivent pas tout donner à l’Antiquité aux dépens de notre siècle et de nos ouvrages.

Du secours de Troïle et de la chute de Tyridate, naît l’anagnorise95; c’est ainsi que le Philosophe appelle la reconnaissance des personnes, des actions, des lieux, ou des autres choses, qui produit quelque effet, ou qui cause quelque changement notable dans le Poème. Elle dépend de la péripétie, et ne peut être sans elle, quoiqu’il n’en soit pas ainsi de l’autre, qui se trouve seule dans beaucoup de tragédies.

Dans celle-ci elle est très aisée et très naturelle : car Tyridate, voyant son ingratitude récompensée par les bons offices d’Ormène, et lui entendant dire ces vers,

Si son règne finit, il faut que je finisse,

Si l’on punit sa faute, il faut qu’on me punisse ;

Son destin et le mien marchent d’un même pas96 ; etc.

commence à débrouiller ceux-ci :

14 Mais pour nous tirer tous de peine,

Nous ne manquons pas de poison97.

et à reconnaître son crime, et l’innocence de ces personnes qu’il avait condamnées. D’où vient son repentir, sa réconciliation, et enfin le notable changement de ce merveilleux poème.

Pour moi, qui juge toujours tant qu’il m’est possible sans préoccupation, qui d’ordinaire ai pour les ouvrages de mes amis plus de sévérité que d’indulgence, et qui tâche de paraître cet homme bon et sage dont Horace dit,

Fiet Aristarchus,nec dicet,

Cur ego amicum offendam in nugis ? 98

j’avoue que je n’ai jamais pensé à la disposition de cette fable qu’elle ne m’ait souvent tiré en secret, et sans l’aide des vers, ni du spectacle, les larmes que tout le monde n’a pu dénier à sa représentation, et qui ont arrosé les galeries et le parterre99.

Certes si j’ai quelque connaissance de la poétique, et que mes amis ne m’aient point trompé, j’assurerai hardiment qu’il est impossible de trouver une action plus propre pour la tragédie que celle de L’Amour tyrannique, et que Monsieur de Scudéry a fait un chef-d’œuvre en inventant ce merveilleux sujet.

Il y faut encore remarquer, sans y appuyer pourtant, l’observation de ce précepte qui veut que la péripétie et la reconnaissance tendent et regardent une même fin, et voir que comme le changement inopiné de la fortune d’Orosmane, d’Ormène, de Polyxène et de Tigrane a pour but un heureux succès, la reconnaissance de Tyridate le conduit aussi à ce même but, et le fait participer à cette même félicité.

Et il y faut encore dire, que de toutes les sortes de reconnaissance, qui se peuvent réduire à six, par les marques naturelles ou accidentelles, par l’artifice du poète, par la mémoire, par le raisonnement, par la tromperie, ou enfin, quand, sans tous ces signes qui viennent du dehors, la reconnaissance naît insensiblement de la fable, et de la disposition de l’argument100.

Celle-ci, qui au témoignage d’Aristote, est la meilleure et la principale, pasωn de beltísth anagnώrisiς h ez autwn twn pragmatwn101, est celle que notre poète a employée et que Tyridate, avec l’étonnement et l’admiration qui vraisemblablement le doivent surprendre, reconnaît, par les mêmes tablettes qui lui avaient persuadé le crime de ses parents, leur innocence et son injustice.

Ces deux beautés, qui sont de grande conséquence, m’avaient presque échappé dans le nombre infini de celles que contient cet ouvrage excellent, et dans l’empressement que j’apporte à ce discours que j’écris tumultuairement102, L’Amour tyrannique étant un parterre103 qu’il faudrait entièrement dé15 serter104, si l’on en voulait lever toutes les belles fleurs. Et puis la nature de cette préface, qui tient plutôt lieu d’un discours familier que d’un volume travaillé, m’a contraint de rejeter quantité d’ornements étrangers et de doctrine assez curieuse, bien loin de considérer les moindres beautés et de faire en hâte, sur ce poème si fertile, ce qu’aurait fait un homme de plus de loisir sur un sujet si avantageux.

Le trouble, que les Grecs appellent paqoV105, et les Latins pertubatio106, suit si nécessairement la péripétie et la reconnaissance, et en dépend si absolument, que le Philosophe en a fait la troisième partie de la fable mêlée.

Ce n’est pas qu’il soit banni tout à fait de celle que nous avons appelée simple, ou qu’il doive y avoir aucun poème tragique qui n’émeuve la pitié et la terreur, ou par l’artifice du langage et de ce qu’on y récite, ou par l’événement des choses et de la fortune. Mais c’est que les troubles, qui sont de l’essence de la tragédie, naissent nécessairement et sans aucun secours étranger de ces deux parties de la fable mêlée, et que le propre de cette fable est d’imiter les accidents, qui par leur succès, émeuvent la pitié et la terreur.

Au reste, comme ce que l’on tire de la disposition des choses est sans doute préférable à tout ce que l’on amène d’ailleurs, et c’est ce que nous avons dit, lorsque nous mettions les différences de la reconnaissance selon l’opinion du Philosophe, il est vrai aussi que les troubles que la fable produit d’elle-même, et qui se rencontrent dans son sujet, doivent être tout autrement considérés que ceux qui viennent du dehors, d’autant qu’ils sont plus réguliers et plus excellents.

Il en est de même que des arguments que l’art fournit à l’éloquence, et qu’Aristote pour cette raison estime beaucoup davantage, que ceux qui ne dépendent point du tout de la rhétorique : et de la même sorte que les mauvais orateurs avaient recours aux lois, aux témoins et aux pactions107, parce qu’ils ignoraient les préceptes de l’éloquence et qu’ils ne pouvaient se servir des forces de la rhétorique, de même autrefois les poètes, et encore quelques-uns de ce siècle, pour exciter la pitié et la terreur, se sont servis de l’art des comédiens, d’autant qu’ils ne connaissaient pas bien le leur.

L’on commet ces fautes lorsque l’on ensanglante la scène, que l’on y représente des événements prodigieux et des métamorphoses incroyables, et que l’on montre aux yeux du peuple des impossibilités108.

Nec pueros coram populo Medea trucidet,

Nec humana palam coquat exta nefarius Atreus,

Nec in avem Progne vertatur, Cadmus in Anguem109.

Et c’est pour ces causes que Néron, qui naquit pour la honte de la poésie, choisissait des fables pleines de meurtres, dont la représentation était périlleuse et bien souvent funeste à ceux qui les récitaient, afin qu’il se réjouît en voyant répandre le sang des comédiens, et qu’il satisfît sa cruauté 16 par la représentation de ces funestes spectacles. C’est ce que remarque Tranquille110 de ce malheureux qui, récitant devant lui le rôle d’Icare, dès le premier effort qu’il fit pour voler, tomba proche de sa chambre et souilla de son sang ce monstre qui en avait une soif si inextinguible.

Il faut donc que, sans l’appareil111 du théâtre, sans les représentations funestes, et sans le secours des comédiens, la fable soit conduite si adroitement et d’une constitution si pleine d’artifice112, que l’on ne puisse ou l’entendre, ou la lire, qu’elle ne fasse son effet, et qu’elle n’excite la pitié et la terreur.

C’est l’opinion d’Aristote, c’est ce que veut la souveraine raison, et c’est ce que les doctes trouvent dans notre poème digne de leurs applaudissements113.

Et de vrai, qui est-ce qui ne ressent pas ces deux passions si violentes et si propres à la tragédie ? Et qui peut considérer sans émotion l’étrange chute de Tyridate ? Au moment qu’il tombe de cette félicité que l’injustice de la fortune lui avait donnée, il se reconnaît114 ennemi et persécuteur de son beau-père, désolateur de tout son royaume, mari perfide, amant infâme, rival incestueux et presque parricide, et bourreau de ses parents.

Certes, sans joindre à tant de malheurs les tourments d’Orosmane, d’Ormène, de Polyxène, et de Tigrane, sans parler des honteuses chaînes de ces illustres personnes, il n’y a point d’âme qui ne frémisse d’horreur, et qui ne se sente attendrir au simple récit de ces aventures, sans avoir besoin pour cela de la face du théâtre, de la surprise des acteurs, ni de la force de la poésie.

S’il est permis de découvrir ici les secrets de l’art, et de divulguer les mystères les plus cachés de la poétique, ce doit être en faveur de mon ami, et seulement pour le peu de personnes qui s’y connaissent.

Disons donc, pour eux et pour lui, que le changement d’où dépendent les passions et les troubles, conduisant toujours à la félicité ou à l’infortune, et tous les hommes étant, ou méchants ou gens de bien ou dans un état qui sépare ces deux extrémités et qui se trouve également éloigné du vice et de la vertu, il faut que le poète se serve d’une de ces sortes de personnes pour exciter la pitié et l’horreur, et atteindre à la fin que se propose la tragédie115.

Déjà, pour ce qui est de voir un homme de bien qui passe de la félicité dans l’infortune, il me semble que ce changement ne doit pas toucher les âmes, de la manière que nous désirons. D’autant que la pitié et la terreur étant envoyées dans l’esprit des hommes par les choses qu’ils voient arriver aux autres, et qu’ils appréhendent qui ne leur arrivent aussi, il n’y a pas d’apparence que la calamité d’un homme de bien excite ces troubles dans les âmes, ni que personne appréhende le même malheur à cause de sa probité, qui pour récompense a d’ordinaire le bonheur de la vie, et c’est la raison du Philosophe dans les livres de la Rhétorique116.

D’ailleurs, la mauvaise fortune d’un méchant est pour le moins aussi peu 17 utile, et ne soulève pas plus de troubles que celle d’un homme de bien, d’autant qu’elle semble venir de la vengeance divine et que sa félicité, qui paraît toujours injuste, exclut la pitié. Personne n’a de commisération du malheur d’un méchant, parce qu’on le croit digne de ce châtiment et qu’on n’appréhende pas la même misère pour soi, d’autant que chacun a de bons sentiments de sa probité, et qu’à dire vrai, la plus grande partie des hommes est médiocrement bonne.

Il reste seulement à considérer ce troisième homme, qui n’a rien de trop criminel ni rien de trop vertueux, qui seul est propre pour émouvoir les troubles où aspirent les dramatiques, et que le Philosophe définit dans le troisième des Morales117, celui qui péchant par imprudence ne mérite pas le nom d’homme de bien, parce qu’il en a transgressé le devoir ; qui ne doit pas aussi être nommé méchant, d’autant qu’il pèche inconsidérément et sans préélection, comme l’on parle dans les écoles118.

C’est de cette sorte que sont ceux qui ont abandonné leur jugement à la violence de quelque passion, qui n’en peuvent plus être les maîtres, qui se laissent emporter à ce torrent ; et comme les yeux malades sont de mauvais juges des couleurs, ces esprits aveuglés de nuages et privés de toutes leurs lumières, n’agissant plus que par la force de la passion, trouvent juste ce qu’elle leur dicte, et sont sans doute à plaindre lorsqu’ils s’imaginent faire des actes héroïques en commettant des crimes épouvantables.

Le tyran de Monsieur de Scudéry a parfaitement le caractère de ces derniers ; la confession qu’il fait en la scène troisième du troisième acte le fait assez voir, et montre que l’amour est la cause de tant de funestes accidents.

D’abord, il découvre qu’il aime Polyxène sa belle-sœur :

Il est vrai, j’adore Polyxène

Je ne veux plus cacher que j’en suis enflammé119 :

Sa passion ensuite lui dicte qu’il a raison de l’aimer :

Cet objet est trop beau pour n’être pas aimé :

J’ai des yeux, elle est belle autant qu’il est possible,

Ses regards ont des traits, et mon cœur est sensible ;

Peut-on ne l’aimer point en voyant ses appas ?120

Et après cela il conclut qu’il serait déraisonnable s’il n’avait pas cette passion :

Il faudrait s’étonner si je ne l’aimais pas121.

De sorte qu’il ne faut pas s’étonner aussi, s’il n’est rien qu’il ne propose de faire pour conquérir cette beauté, et s’il continue ainsi :

18 Qu’elle aille en me fuyant jusqu’au bout de la terre,

Plus vite qu’un torrent j’y porterai la guerre,

Je la suivrai partout, et les bois et les mers

Et les plaines de sable122, etc.

Il ôte encore davantage le masque, et témoigne son aveuglement entier, se voyant contredit par le sage Pharnabase qui avait eu le soin de l’élever et qui rappelait à la vertu cet esprit possédé par la passion. Voici comme il lui parle après la prise d’Amasie :

Si je trouve ma reine après cette victoire,

Plus j’aurai de témoins et plus j’aurai de gloire,

Et je voudrais pouvoir par cent combats divers

La mener en triomphe aux yeux de l’Univers.

Je tiens ma flamme juste autant qu’elle est plaisante123.

Si nous voulons ensuite considérer la sentence mortelle qu’il donne contre cette belle maîtresse, et qu’en même temps nous jetions la vue sur les sentiments que suggère une amour si violente et si méprisée, nous trouverons que partout Tyridate a eu pour conduite une passion démesurée, qu’il a failli inconsidérément et sans préélection124, comme nous avons dit auparavant, et que sa raison, morte ou assoupie, n’a point eu de part à ses crimes.

Je ne m’étonne donc plus si ce poème a eu tant d’admirateurs, et si tout le monde est sorti de sa représentation l’âme émue et les yeux en larmes125 ; puisque ce tyran, qui en est la base et le personnage, auquel tous les incidents se rapportent, a toutes les qualités nécessaires, et pour la crainte et pour la pitié ; qu’il n’est ni trop vertueux, ni trop méchant, parce qu’en faisant de mauvaises actions, il se sent forcé de les faire par une violence supérieure126 ; que ce n’est point à cause de sa méchanceté que son malheur lui arrive, d’autant qu’il pense avoir raison d’aimer Polyxène, et aussi de la perdre. Et qu’enfin, pour augmenter davantage la commisération et l’horreur, et pousser ces passions jusqu’à leurs dernières limites, à l’instant qu’il voit deux rois et deux reines enchaînés au pied de son trône, il en est renversé, dépouillé de la pourpre, contraint de porter les mêmes fers qu’il avait fait souffrir aux autres, et de passer d’un bonheur extrême à une calamité déplorable.

Mais, comme il est nécessaire que les intérêts de quantité de personnes se mêlent ensemble pour produire tous ces troubles, et qu’un seul homme n’en est pas capable, il faut nécessairement aussi que ces personnes soient, ou ennemies, ou indifférentes, ou conjointes par l’amitié et par le sang, pour les exciter.

Mais certes le désir de nous venger et de nuire à nos ennemis étant né avec nous, l’exécution en paraissant plus douce dans nos esprits que le miel, 19 comme dit Homère, et les causes que les hommes ont de se haïr semblant ordinairement odieuses à tout le monde, le moyen que la vengeance que l’on veut prendre de ses ennemis puisse toucher les spectateurs, qui la jugent très équitable ? qu’ils aient de la terreur des malheurs dont ils détestent la cause, et qu’ils voient avec pitié des infortunes qu’ils souhaitent eux-mêmes à leurs ennemis ?

Il en est ainsi des actions funestes qui se passent parmi les personnes indifférentes, qui sont dans un état neutre, qui n’aiment ni ne haïssent, qui ne peuvent soulever les passions, et qui agissent sans elles, et enfin desquelles les malheurs ne laissent point de tristesse dans les âmes, si ce n’est celle que l’on est obligé de donner à l’humanité affligée.

Il n’y a donc que les Tyridates, les Ormènes, les Tigranes, les Polyxènes, les Orosmanes, qui puissent épouvanter nos âmes et les attendrir ; c’est-à-dire, il n’y a que les maris, les femmes, les beaux-pères, les beaux-frères, les belles-sœurs qui nous puissent toucher avec violence ; il n’y a que ceux que le sang et l’amitié joignent, dont les malheurs nous donnent de la terreur et de la pitié127.

Ils l’ont fait certes dans le poème de Monsieur de Scudéry ; les malheurs qu’il expose sur la scène ont touché les plus grandes âmes de l’univers aussi bien que les plus vulgaires ; et pas un des spectateurs ne s’en est retourné qu’il n’ait beaucoup profité, dans cette modération128 des passions que la tragédie se propose.

Enfin, de tous les moyens qu’Aristote enseigne pour exciter la commisération et l’horreur, celui qu’il choisit, et qui est lorsque l’on a commis un crime et qu’après on vient à le reconnaître, n’a pas été omis dans cette excellente tragédie.

Dès que Tyridate condamne ses parents à la mort, il est criminel, quoique sa passion fasse son crime et que, comme nous avons dit, elle l’excuse en quelque sorte. C’est ce qu’il dit après qu’il a reconnu sa faute ; c’est ce remords qui l’afflige et qui le tue, et qui lui fait enfin souhaiter la mort, parce qu’il se croit indigne de vivre, ce qui fait bien voir, par ce désir de mourir, qu’il n’y a rien de feint ni d’artificieux dans son repentir. Voici comme il vient à se reconnaître129 :

Le bandeau m’est tombé, j’aperçois mon erreur,

Mon crime s’offre à moi, j’en frissonne d’horreur130.

Voici comme il prie Ormène de se venger :

Non, non, ne m’aime plus, l’honneur te le défend,

Fais donner à ce cœur le trépas qu’il attend.

Venge-toi, punis-moi131, etc.

Voici comme il en conjure les princes qu’il avait persécutés :

Vous, princes outragés avec tant d’insolence,

Prêtez, prêtez la main à son juste courroux,

N’épargnez point mon sang, vengez-la, vengez-vous.

Je suis un ennemi qu’il faut qu’on appréhende132 ;

20 Et enfin, comme il leur demande la mort :

Ma mort peut vous sauver, et je vous la demande133.

C’est dans ces vers que finit l’enchaînement ou l’intrigue, que l’on pourrait appeler avec les Latins connexion134, et c’est aussi là que commence le dénouement, ou la solution de la fable.

Ces deux parties, qui contiennent toute l’action tragique, sont opposées entièrement, et veulent être traitées d’une manière toute diverse : la première ne comprend pas seulement les choses qui sont propres à la fable, mais encore celles que l’on peut en éloigner ; comme les épisodes, les descriptions, et ce que l’on ajoute, ou pour accroître, ou pour embellir l’ouvrage, et généralement tout ce que le poète amène du dehors pour en orner son poème ; au lieu que l’autre partie bannit toutes ces beautés étrangères, s’attache seulement au sujet, et ne souffre rien de superflu.

Outre le grand nombre d’ornements que le génie et la science de Monsieur de Scudéry ont mis avec prodigalité dans toute sa tragédie, les épisodes135 doivent faire une partie de nos louanges et de sa réputation : il les a travaillés avec soin, il ne s’y est pas permis la moindre licence, il les a diversifiés pour le plaisir du spectacle et pour la grâce de la scène. Tantôt il y charme ses auditeurs par des tableaux miraculeux et qui partent d’une excellente main : tel est celui du quatrième acte, où il décrit une ville forcée, et abandonnée au feu et au pillage.

Tantôt il touche l’âme des spectateurs par la vue des peuples esclaves ; tantôt il se sert de Pharnabase pour enseigner la vertu avec plus de succès et de plaisir que l’on ne fait dans les écoles et dans les chaises136 des académies.

Ces épisodes sont pris du sujet et de la fable, ils ne sont pas inutiles et, ce qui en est le principal artifice, ils tâchent d’avancer l’action, qui néanmoins n’a rien de précipité pour cela et n’arrive à sa fin qu’après avoir eu toute l’étendue que demande la constitution de la fable. En effet, le misérable état des citoyens d’Amasie ne touche pas Tyridate : les leçons de son gouverneur ne le retirent pas de son vice ; et Ormène ne se laisse pas si fort emporter à la description de la perte de son pays qu’elle se résolve et qu’elle consente à la mort de son tyran, qui sont les choses où le poète a conduit si adroitement ses épisodes, et la fin qu’il leur avait proposée.

Il n’y a rien de tout ceci dans le dénouement, en cela d’autant plus régulier que sa nature ne souffre pas tous ces ornements. Il n’y a rien qui ne soit de l’action ; rien qui ne regarde la Fable ; rien que l’on en puisse, ou que l’on en doive ôter ; rien enfin qui vienne de dehors, ou qui ne trouve pas une place absolument nécessaire.

Il ne nous reste plus rien à considérer de cette fable, que la fin qui en est heureuse : cette issue tranquille de tant de troubles et d’incidents malheureux, cette conclusion paisible de la plupart des poèmes tragiques de notre théâtre et qui semble tenir quelque chose de la fin de la comédie, a fait 21 trouver le nom de tragi-comédie à nos poètes. Quelques-uns d’entre eux se sont persuadés que si la conclusion d’un ouvrage de cette nature n’était point ensanglantée, il ne pouvait pas s’appeler tragique : à cause de cela, ils ont allié deux choses toutes contraires ; ils ont fait un monstre de deux natures excellentes, ils ont oublié les premiers préceptes de leur maître :

Sed non ut placidis coëant immitia, non ut serpentes avibus geminentur tigribus agni137.

Aristote qui met l’issue heureuse parmi le dénombrement des fins de la tragédie, ne nous donne pas lieu d’être de leur opinion : les exemples d’Alceste, des deux Iphigénies, d’Io et d’Hélène138 aident et confirment la nôtre ; et quoique la plupart des tragédies versent du sang sur la scène et s’achèvent par quelque mort, il ne faut pas pour cela conclure que la fin de tous ces poèmes doive être funeste ; mais surtout il faut bien s’empêcher d’y mêler rien de comique.

Et de vrai, quelle apparence que les acteurs aient un pied dans le cothurne, et l’autre dans l’escarpin139 ? Que leurs habillements soient une simarre140 et une robe simple mi-parties ? Comment peut-on faire compatir ensemble les commandements des rois, les meurtres, les désespoirs, les morts violentes, les bannissements, les parricides, les incestes, les incendies, les batailles, les plaintes, les pleurs, les gémissements et les funérailles, qui sont les choses que contient la tragédie, avec les jeux, les festins, les noces, l’avarice des vieillards, les fourbes et l’ivrognerie des esclaves et des parasites de la comédie ? Et qui pourrait raisonnablement s’imaginer qu’en même temps on veuille exciter la commisération et l’horreur, la volupté et le plaisir, faire pleurer et rire les spectateurs, calmer leurs âmes en les remuant avec violence, qui sont les diverses fins que deux poèmes si différents se proposent ?

C’est pour ces raisons, qui sont et valables et convaincantes, que dans tout ce discours nous avons appelé L’Amour tyrannique une tragédie : mais de plus, parce que c’en est une si parfaite et si achevée, qu’on peut dire très véritablement qu’il ne lui manque rien de tout ce que le Philosophe souhaite, et de tout ce que les plus sévères critiques recherchent dans ces ouvrages.

Qu’on ne m’oppose point en ce lieu l’Amphitryon de Plaute, que nous avons déjà censuré ; presque dans tous ses poèmes cet auteur pèche contre les règles comiques ; Ménechme a tant d’amour qu’il en paraît furieux, ce qui est une passion de la tragédie141 ; dans une autre comédie, Alesimacchus vient sur la scène pour se tuer, ce qu’on ne peut excuser dans ces poèmes142 ; et l’autorité d’un homme, duquel Horace dit :

Quam non adstricto percurrat pulpita socco143,

22 ne doit pas faire pécher contre les règles que le plus sage des Philosophe a établies.

Il faut dire la même chose parmi les Grecs du Cyclope d’Euripide, que Jules Scaliger exclut du nombre des véritables tragédies, parce qu’il y a des choses trop comiques144 : et de vrai, qui pourrait supporter dans un poème sérieux ce que ce cyclope dit de Bacchus, lorsque par une froide rencontre, il demande comme ce peut faire qu’un dieu habite dans une bouteille ?

Monsieur de Scudéry savait donc bien que son merveilleux poème était tout tragique ; et toutefois il lui a donné le titre de tragi-comédie, afin de faire voir qu’il ne s’éloigne pas de la coutume reçue, et qu’il aime mieux s’accommoder à l’usage que de s’attacher avec trop de scrupule à la souveraine raison.

Jusques ici nous avons traité de la fable, que le Philosophe trouve la plus excellente partie de la tragédie ; et, si je ne me trompe, montré suffisamment qu’il a eu raison de l’appeler l’âme de cette sorte de poèmes : nous avons fait voir qu’en cette partie, l’ouvrage de Monsieur de Scudéry était au-dessus de la louange, et nous eussions continué à y vérifier la régularité des mœurs, des sentiments et de la diction, où sans doute nous eussions mis de quoi satisfaire les habiles, et instruire les ignorants, si un voyage que nous allons faire au delà des Monts145 n’avait empêché la suite de notre dessein.

Mais, outre que cela retarderait l’édition qui presse, et arrêterait trop longtemps l’impatience publique, outre que notre singulier ami Monsieur de La Mesnardière146 a divinement traité ces trois parties dans le grand ouvrage de la Poétique qu’il va mettre au jour, et que dans les préceptes du Philosophe, on peut voir combien religieusement les a suivis notre auteur ; outre cela, dis-je, nous avons jugé que la fable, étant la partie d’un poème la moins commune, et toutefois la plus importante, il était plus à propos de nous y arrêter, et de faire voir l’incomparable beauté de celle de L’Amour tyrannique, que Monsieur de Scudéry a si merveilleusement inventée ; car pour les mœurs, les sentiments et la diction, à moins que d’être entièrement privé de sens commun, on ne saurait manquer de connaître dans ce poème la régularité des premiers, la générosité des seconds et la pureté majestueuse de la troisième.

Il est vrai qu’à prendre le chemin ordinaire des avant-propos de nos livres, nous eussions encore évité la peine de parler de la fable ; car à la mode des autres écrivains, nous eussions seulement jeté trois ou quatre poignées de fleurs au-devant de l’ouvrage, rempli deux ou trois pages de « bon » et de « beau », donné des louanges sans en dire la raison, ennuyé le lecteur par des flatteries inutiles, et couronné le poète de notre autorité privée.

Mais, à dire vrai, il nous fût arrivé ce qui d’ordinaire arrive aux autres : personne ne nous eût ajouté de foi ; on se fût moqué de la vanité de nos éloges, et on n’eût pas jugé de la réputation de notre ami sur des louanges apostées.

Ç’a donc été le mieux d’amener partout l’autorité de la raison et de la science, de ne louer point Monsieur de Scudéry qu’après en avoir consulté Aristote ; de ne le couronner point, que par les mains de ce Sage ; et de n’appuyer 23 point sa gloire, que sur un fondement qui n’appréhendât ni les envieux ni les calomniateurs.

Et toutefois nous avouons ici ingénument qu’avec tous ces avantages notre discours n’aurait pas mis ce poème à couvert de l’incursion de ces deux ennemis147 des belles choses, et que peut-être il nous eût encore fallu défendre les vérités que nous venons d’exposer, et témoigner à ces envieux que nous sommes,

Et cantare pares, et respondere parati148,

si ce grand génie de notre siècle, la honte des siècles passés, et la merveille de ceux qui sont à venir, le divin cardinal de Richelieu, ne nous eût épargné ce travail.

Ce grand esprit ayant été charmé de ce poème, et cru149 avec raison que l’on ne pouvait rien écrire que d’injuste et d’impertinent contre un ouvrage si parfait, a défendu à son auteur de répondre si jamais la malice des hommes l’attaquait au préjudice de la vérité.

Si bien que par cette raison, nous jugeons que cette tragédie est au-dessus des attaques de l’envie, et par son propre mérite, et par une protection qu’on serait plus que sacrilège de violer, puisque c’est celle d’Armand150, le dieu tutélaire des Lettres.

C’est de la voix de cet oracle que sont sorties ces propres paroles : que L’Amour tyrannique était un ouvrage qui n’avait point besoin d’apologie, et qui se défendait assez de soi-même.

Hoc aget penna metuente solui fama superstes151.